Analyse de séquence : “Mr. Robot” (1.10), à la verticale du pouvoir

Mr. Robot s’est achevée le 22 décembre 2019 aux États-Unis : une nouvelle existence commence. Cela passe notamment par l’analyse de séquence, angle mort d’une critique sérielle obnubilée par des questions sociologiques. Replongeons-nous donc dans le dixième épisode de Mr. Robot, qui nous révélait une facette inattendue de la personnalité d’Angela Moss.

Attention ! Il est préférable d’avoir vu la première saison de Mr. Robot avant de lire ce billet.

La séquence que nous allons étudier met en scène Angela Moss, fraîchement nommée responsable des relations publiques du conglomérat le plus puissant au monde : E Corp. Après un piratage informatique ayant eu pour effet d’effacer la dette contractée par les clients de ce conglomérat à travers le monde, Angela a assisté de très près au suicide du vice-président exécutif de sa branche Technologie, James Plouffe. Quelques heures plus tard, elle se rend dans une boutique de luxe pour y remplacer ses talons aiguilles, souillés de sang.

Le détachement apparent de la jeune femme (dont on pourrait attendre une autre réaction face à un tel drame) pose la question suivante : comment le pouvoir qu’incarne Angela presque malgré elle réagit-il en situation de crise ? Soumise au choc d’un acte extrême commis sous ses yeux, sans prévenir, Angela serait susceptible de perdre pied, de s’effondrer, de se décomposer. Cependant, à en croire son redressement soudain (après une parenthèse désorientée), les puissants de ce monde ne sont pas du genre à se laisser marcher dessus – même quand ils savent leur attitude inappropriée. Le propre du pouvoir, c’est de toujours pouvoir.

Pour le démontrer, nous verrons en premier lieu qu’en dépit du cynisme et du manque d’empathie qui se dégagent du comportement d’Angela, cette dernière ne dépareille pas (tant en termes de posture que d’apparat) dans la boutique de luxe où elle essaie de nouveaux talons. Puis nous relèverons la manière dont la verticalité sert à consolider le rapport hiérarchique entre Angela et le vendeur de chaussures, permettant à la cliente de s’affirmer comme une femme de pouvoir de façon presque inconsciente. Si le pouvoir s’avère aussi pérenne, c’est qu’il parvient même à rallier ses opposants de la première heure.

Angela n’est pas (une) désaxée

En ouverture de séquence, des talons aiguilles placés en amorce encadrent l’intérieur d’une boutique de mode féminine aux couleurs chaudes, orangées, bercées par de discrètes notes de piano renvoyant à la quiétude qu’offre le luxe (quand on a les moyens d’entrer dans ce genre de boutique, Illustr. 1).

Illustration 1

En arrière-plan, Angela est assise de face, un vendeur de chaussures à ses pieds. Les lignes horizontales dessinées par le plafond, une étagère et la devanture du magasin redoublent l’effet de surcadrage, enfermant les deux protagonistes dans une « boîte » dont l’ouverture donne sur la lumière du jour, de manière à créer un puissant point focal. Notre regard est instantanément attiré par le duo cliente-vendeur, bien que celui-ci soit d’abord figuré en miniature.

Les deux plans suivants installent le champ-contrechamp qui va servir de dispositif classique (en apparence) à la partie centrale de la séquence. Nous y voyons le vendeur, visiblement atterré (il vient de réaliser qu’Angela a assisté au suicide de Plouffe), le regard tourné vers le coin supérieur droit de l’écran (Illustr. 2).

Illustration 2

Angela, quant à elle, affiche une mine déconfite, hébétée ; son regard est tourné vers le coin inférieur gauche, raccordant avec les doutes que laisse transparaître le visage de son interlocuteur (même si celui-ci n’ose pas tout à fait la regarder dans les yeux, Illustr. 3).

Illustration 3

Un plan de rappel nous renvoie au fond de la boutique qui « observe » la séquence en silence, puis reprend de plus belle l’alternance entre le vendeur et Angela. Tous deux sont filmés en plan rapproché, mais au lieu d’être légèrement tronqué (selon la convention de ce type d’échelle), leur visage s’inscrit dans un cadre plus large qui donne à voir l’opulence de l’endroit où se situe l’action. La faible profondeur de champ est contrebalancée par une distance aux corps qui vise à ne jamais nous faire oublier que nous nous trouvons dans une boutique de luxe ayant pignon sur rue, et non dans un vulgaire magasin de prêt-à-porter en plein milieu d’un centre commercial.

Si le champ-contrechamp ne s’avère classique qu’en apparence, c’est parce que la manière dont les corps des deux protagonistes occupent l’espace renvoie des impressions radicalement différentes l’une de l’autre. Lui se tient quelque peu de profil, penché en avant, plus instable que ne le laisseraient penser son costume-cravate cintré et sa quarantaine séduisante d’époux et de père de famille aimant. Il est filmé en légère plongée, dans le tiers droit de l’écran, proche de l’effondrement (on le voit d’ailleurs à plusieurs reprises se pencher pour manipuler les talons qu’est en train d’essayer Angela, presque au point de sortir du cadre, Illustr. 4).

Illustration 4

Elle apparaît plus frontalement, dans l’axe de la caméra, le buste droit malgré des épaules voûtées et des sourcils en accent circonflexe. Ses longs cheveux blonds, lisses, pendent de part et d’autre de son visage, séparant son tailleur noir et son chemisier blanc en deux bandes de couleurs contraires traduisant l’ambivalence des sentiments qui se bousculent dans son esprit (Illustr. 5).

Illustration 5

Cette ambivalence est prolongée par les signes de distinction, discrets mais indéniables, que présente l’accoutrement d’Angela : un pendentif à la dorure relevée par la blancheur immaculée de son chemisier, une perle à l’oreille gauche (dégagée pour la mettre en évidence), un rouge à lèvres et un eye-liner perceptibles sans toutefois virer à l’ostentatoire. Angela a tous les atours de la jeune femme que l’on s’attend à voir entrer dans une boutique de ce standing. Elle est dans la place ; elle est à sa place.

Une lutte des classes qui ne dure pas

La dynamique du pouvoir à l’œuvre dans cette séquence se joue dans la verticalité. Angela a beau avoir un homme à ses pieds, ce dernier ne manque pas de chercher à inverser le rapport de force (la jeune femme lui apparaissant comme une « blondinette » au visage poupon et candide). Quand il prend la mesure du drame auquel a assisté sa cliente, il commence à lui faire la morale, à l’apostropher sur son art de la compromission, à exprimer le trouble que tout un chacun peut ressentir à trouver une inconnue en train de faire du shopping dans un lieu public après avoir vécu un tel drame (Illustr. 6).

Illustration 6

Ce vendeur atterré relaie la voix du peuple, cette ritournelle bienpensante que l’on se retrouve si vite à entonner sans même s’en rendre compte. L’air de rien, Mr. Robot nous place face à nos contradictions de spectateurs se croyant suffisamment éclairés pour échapper aux discours étriqués de la « base ». La série nous amène à constater que l’on ne peut s’empêcher de pointer du doigt une attitude aussi irrationnelle et inconvenante.

Le point de bascule de la séquence – synonyme de retour à l’ordre immoral – n’en est que plus saisissant. Angela commence par se lever de manière abrupte en plissant sa jupe, signe qu’elle refuse de se laisser rabaisser par un « sous-fifre » dont le métier consiste à se mettre à genoux devant des clientes bien plus fortunées que lui. Filmé en ocularisation secondaire, le plan, particulièrement subjectif, laisse apparaître le visage du vendeur en amorce, flouté : il nous prête ses yeux et nous force à regarder (Illustr. 7).

Illustration 7

À regarder quoi ? Le bas-ventre d’Angela, qui occupe la bande centrale de l’écran, comme une injonction semi-explicite à la soumission sexuelle (ce qui ressortirait d’autant plus si l’on inversait les genres). Se mettre debout permet à la jeune femme de reprendre le dessus et de regarder son interlocuteur d’encore plus haut.

C’est alors que tombe la sentence qui met un terme à la discussion : « À qui croyez-vous parler ? Allez me chercher les Prada » (« I don’t know who you think you’re talking to, but I’ll try the Pradas next », Illustr. 8). Voilà qu’Angela se fâche, donne des directives, agit en patronne autoritaire, son doux visage affichant un air suffisant que l’on ne lui connaissait pas. Il s’agit, à ce moment-là, de remettre le « petit personnel » à sa place.

Illustration 8

Un silence s’installe, puis le vendeur s’empare de la boîte de chaussures et retourne dans l’arrière-boutique, en quête des fameuses Prada (Illustr. 9).

Illustration 9

Se rejoue alors le surcadrage multiple du plan d’ouverture, des talons aiguilles apparaissant de part et d’autre de la « boîte » ouverte sur la rue. Le vendeur, cette fois-ci de face, avance fébrilement vers les deux talons aiguilles qui se font face, comme une bille de flipper sur le point d’être prise en fourchette et violemment propulsée à l’autre extrémité du plateau.

Côté fenêtre subsiste Angela, désormais seule, abasourdie par son coup de sang (malgré les chaussures neuves), comme interloquée par sa propre mutation à l’œuvre (Illustr. 10).

Illustration 10

Le vendeur étant retourné dans l’ombre de l’arrière-boutique, rien ne l’empêche désormais de prendre toute la lumière inhérente à son statut de femme active, puissante, maillon d’une « World Company » à l’influence sans limite. Le lustre qui surplombe son visage forme comme une couronne synonyme de règne sans partage : c’est le lustre d’une reine des temps modernes. Ceux à qui cela pose un problème n’ont qu’à aller lui chercher une paire de Prada sans se faire prier.

Conclusion

Angela a donc fini par s’emparer du pouvoir, et par affirmer son autorité en période de crise et de tension extrême. À son aise dans une boutique de luxe, elle y occupe une position centrale et ne manifeste pas de difficulté à s’y tenir droite, en dépit du choc psychologique qu’elle vient de subir. Le vendeur de chaussures à ses pieds, elle se redresse pour assoir un peu plus sa supériorité et endosser le rôle d’une impératrice intransigeante – rôle dont la candeur et la fragilité de son tempérament semblaient définitivement l’éloigner.

Un effet de contagion gouverne cette séquence axée non pas sur la lutte des classes, mais sur le mirage d’une telle lutte. Prédomine l’idée selon laquelle le système capitaliste, ultralibéral, clivant du monde occidental contemporain avalerait tout, même un symbole de pureté et d’innocence comme Angela. Mr. Robot adresse ici une nouvelle charge critique à la globalisation et à la concentration des richesses. Une fois « contaminée » par le sang qui a souillé ses talons aiguilles, Angela se met à incarner presque malgré elle l’élite, la noblesse, l’aristocratie, et à adopter l’arrogance que requiert la position d’une dirigeante à hautes responsabilités.

Dans un modèle social de plus en plus raide, pentu, vertical, Angela a compris que l’avenir appartenait à ceux qui se tenaient fièrement debout, et non à ceux qui se traînaient à leurs pieds. À peine élue, elle a également compris que cet ordre établi devait à tout prix ne jamais se voir remis en cause, sous peine d’un renversement idéologique qui mettrait fin aux privilèges servant à distinguer les puissants du tout-venant de l’espèce humaine. Une paire de Prada, ça fait visiblement toute la différence.

Benjamin Campion

Benjamin Campion est enseignant-chercheur en études cinématographiques et audiovisuelles. Il travaille sur l’histoire, l’économie et l’esthétique des séries télévisées, la censure cinématographique et télévisuelle, ainsi que les liens entre cinéma et nouvelles images.

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