La deshumanisation

Je me suis toujours demandé comment se faisait-il que les concepteurs ou les geôliers des camps de concentration pouvaient être à la fois empathiques, voire affectueux et attentionnés avec leurs proches, et à la fois des monstres dépourvus de toute humanité, en ayant participé activement à la conception ou à l’extermination méthodique des populations juives durant la Deuxième guerre mondiale. Cette incompréhension face à la dualité de l’humain, c’est-à-dire de partager les joies  de la vie avec des proches et en parallèle d’être indifférents au droit à la vie des autres, je me la suis posé chaque jour. Cette question me brûlait aussi lorsque dans les années 90, sous les yeux de l’Europe, des milices serbes massacraient froidement des dizaines de milliers de civils, enfants et femmes bosniaques et albanais, en raison d’un seul fait : leur différence ethnique.

Les mêmes questions me hantaient l’esprit lors du carnage apocalyptique du Rwanda, soigneusement préparé, planifié et mis en pratique contre des Tutsis par des miliciens ou des voisins Hutus de hier. Je comprenais encore moins à la chose lorsque les bourreaux et les victimes avaient habité jusque-là dans les mêmes espaces, avaient partagé le travail, les loisirs, les fêtes communes, y compris les mariages mixtes, et soudainement la mécanique d’extermination ethnique avait pris le dessus.  En fait, il m’a fallu beaucoup de temps pour réaliser que sous la propagande nourrie et récurrente qui cible à couper le lien humain avec les victimes, le commun des mortels peut aussi devenir un banal exécutant, dépourvu de tout sentiment ou d’empathie envers son prochain.

Tirer un parallèle avec les actes terroristes qui se déroulent de nos jours est légitime, car la même mécanique anime l’esprit funeste des assassins d’innocents. En fait, tous ces épisodes morbides ont un dénominateur commun : la déshumanisation de l’Autre. Cette piste peut nous aider à avancer pour comprendre et expliquer la cruauté des terroristes « freelance » qui se mettent à rouler avec des camions sur des humains innocents ou à tirer à kalachnikov à bout portant dans la rue pour ôter le plus possible de vies. Ces personnes, qui ont parfois un passé ordinaire, ont épousé des causes idéologiques obscures et ont fini par se transformer en monstres. Ils sont convaincus du bien-fondé de leur acte, en éliminant, à leurs yeux des « mécréants », qu’ils tiennent pour responsables des malheurs des différentes contrées du monde. Ainsi, cette mécanique infernale cherche à rompre l’empathie envers des semblables, pour pouvoir les utiliser comme bombes vivantes.

Cette machine odieuse de déshumanisation semble aussi pénétrer des sphères très intimes, y compris dans la même famille. Pour illustration, dans une vidéo récente diffusée par Daily Mail, on voyait une mère au voile intégral embrasser pour la dernière fois ses deux filles de sept et neuf ans, avant qu’elles aillent, peu de temps après, se faire sauter à l’explosif dans une station de police syrienne à Damas. La scène est déchirante car devant vous sont deux visages enfantins dans la plus pure innocence, qui sont guidés droit dans la mort par ceux qui les ont conçues. A ce surréalisme s’ajoute la lâcheté extraordinaire du père, un balourd à la barbe imposante djihadiste, qui auparavant tournait la scène funeste des adieux, se mets fièrement face à la caméra. Il montre de l’affection morbide pour ses filles, tout en les instruisant techniquement comment commettre l’horreur et en louant leur bravoure et leurs retrouvailles au paradis.  Si on ne peut deviner le sentiment de la maman  prisonnière de son voile intégral, face à l’idée de voir ses filles disparaître, l’attitude du père abasourdit.

La question qui s’impose est de comprendre si la déshumanisation pénètre également ce lien le plus proche, parents-enfants. Comment peut-on sacrifier sa progéniture ou écraser des innocents pour une cause idéologique quelconque. Ces personnes, se rendent-elles compte qu’elles sont de la chair à canon pour une cause éminemment politique, qu’on a enrobée de motifs religieux ? Comprennent-elles qu’à travers leur acte, on cherche à changer le rapport de force politique en provoquant des ondes de choc émotionnelles dans l’opinion publique occidentale ?

N’est-il temps d’agir là-dessus pour démasquer cette infernale mécanique d’instrumentalisation de l’horreur par des purs calculs froids politiques ? Autrement dit, la funeste innovation de l’extrémisme, à la fois par ses méthodes, mais aussi ses modes opératoires, doit nous rendre attentifs à cette dimension idéologique sur laquelle il faut agir afin de rompre les mailles de la déshumanisation. On ne pourra combattre ou prévenir le terrorisme ou des réflexes fascistes uniquement par des méthodes conventionnelles de répression, mais aussi par un travail de fond de déconstruction du discours idéologique des djihadistes. Il faut démasquer aux yeux de leurs soldats potentiels les vrais objectifs poursuivis par les architectes de cette violence organisée. Il va de soi, tout ceci doit être accompagné par un travail de fond d’éducation des générations futures, afin de replacer l’humain et la vie au centre.

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