La Suisse se soustrait à sa responsabilité climatique

En prévoyant de réaliser un quart de son objectif climatique à l’étranger, la Suisse ne va réduire ses propres émissions que de 3% par an jusqu’en 2030, alors qu’une réduction moyenne de 9% par an serait nécessaire pour atteindre la neutralité climatique en 2050. Une perte de temps regrettable qui met en péril ses propres engagements dans le cadre de l’Accord de Paris.

Cet article a initialement été publié en anglais sur le site de Geneva Solutions

 

Alors que ce mois de décembre marque les cinq ans de l’Accord de Paris sur le climat, la Suisse vient de renouveler ses engagements internationaux. Elle s’engage notamment à “suivre les recommandations de la science pour limiter le réchauffement à 1.5°C”, à réduire ses émissions d’au-moins 50% d’ici 2030, et à atteindre la neutralité climatique (zéro émissions nettes) d’ici 2050. Le mois dernier, le Conseil Fédéral a également signé des accords bilatéraux de compensation avec le Pérou et le Ghana. Ces accords permettront à la Suisse de réaliser une partie de son objectif à l’étranger. En bref, la compensation consiste à acheter à l’étranger des crédits carbone engendrés par des projets qui évitent l’émission de gaz à effet de serre (par exemple en remplaçant une centrale électrique à combustible fossile par des énergies renouvelables) ou qui retirent du CO2 de l’atmosphère (par exemple en plantant des arbres). Chaque crédit représente une tonne de dioxyde de carbone non émis ou éliminé de l’atmosphère, et les acheteurs peuvent soustraire directement les volumes correspondants de leur propre empreinte carbone.

 

Un mécanisme de plus en plus contesté

Cette façon de procéder pose plusieurs difficultés. Parmi celles-ci figurent des questions concernant l’intégrité environnementale des crédits – fournissent-ils réellement les bénéfices climatiques qu’ils sont censés représenter ? – ainsi que des questions sur l’utilité et la légitimité de ce système. Malgré les nombreuses controverses existant quant à l’intégrité environnementale des crédits, les accords signés par la Suisses avec le Pérou et le Ghana semblent suivre les meilleures pratiques en la matière. Je vais donc partir du principe que l’intégrité environnementale est garantie (bien qu’en pratique fournir une telle garantie soit difficile) et me concentrer sur la logique qui sous-tend ces mécanismes de compensation.

Même si en soi le financement de projets de protection du climat à l’étranger est une bonne chose, un nombre croissant d’experts s’inquiète du fait que ces mécanismes de compensation ne permettent pas de faire monter le niveau d’ambition de la lutte contre le changement climatique et pourraient même s’avérer contre-productifs

Un premier problème est qu’il s’agit là d’un artifice comptable arbitraire – la Suisse achète des crédits carbone et fait comme si elle avait réduit ses propres émissions – qui n’est pas compatible à long terme avec les objectifs de l’Accord de Paris. Pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C par rapport à l’époque préindustrielle, l’ensemble des pays devront atteindre zéro émissions nettes de CO2 d’ici le milieu du siècle, ce qui signifie que les émissions mondiales devront être réduites d’au moins 95 % d’ici là et que les quelque 5 % restants devront être équilibrés par des absorptions équivalentes de CO2atmosphérique. Fixer l’objectif à 2°C permet de décaler le délais d’environ vingt ans mais ne change pas fondamentalement cette logique.

Par conséquent, alors que chaque pays de la planète devra se débarrasser presque entièrement de ses émissions, payer les autres pour le faire à notre place n’a aucun sens (j’ai déjà expliqué pourquoi plus en détails ici). Dans ce contexte, compter sur la compensation, même temporairement, n’est qu’une perte de temps et peut même donner la fausse impression que l’on en fait assez. Le cas de la Suisse est intéressant à cet égard.

 

Une perte de temps et d’ambition considérable

Dans le cadre de l’Accord de Paris, la Suisse s’est donc engagée à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 50 % d’ici 2030, par rapport à 1990, ce qui ne semble pas si mal à première vue. Cependant, selon la loi sur le CO2 révisée (encore soumise à référendum [1]), un quart de ces réductions, soit 12,5 %, peut être réalisé à l’étranger grâce à des projets de compensation. Si l’on ajoute à cela le fait que les émissions de gaz à effet de serre (GES) de la Suisse ont déjà diminué d’environ 15 % depuis 1990, il s’avère que l’objectif réel pour 2030 est en fait une réduction des émissions territoriales de la Suisse de seulement 25 % par rapport à 2020.

Cela représente un taux de réduction moyen de moins de 3% par an, alors qu’une réduction moyenne d’environ 9% par an serait nécessaire pour rester en ligne avec l’objectif du Conseil fédéral d’atteindre zéro émissions nettes d’ici 2050. La compensation ne fait donc que de retarder l’effort de réduction, ce qui signifie que des réductions beaucoup plus agressives, et coûteuses, seront nécessaires entre 2030 et 2050 (environ 12 % par an).

Un autre problème est que les mécanismes de compensation peuvent potentiellement freiner l’ambition du pays hôte (celui qui vend les crédits). En vertu de l’article 6.2 de l’Accord de Paris, les pays sont autorisés à vendre uniquement les réductions d’émissions qui vont au-delà de l’engagement qu’ils ont pris dans le cadre de l’Accord (ce qu’on appelle leur “contributions déterminées au niveau national”). Mais l’existence de ce mécanisme pourrait inciter les pays à prendre délibérément des engagements faibles, afin de pouvoir vendre des réductions supplémentaires facilement réalisables.

Le Pérou en est un bon exemple, puisque son objectif de l’accord de Paris est jugé insuffisant par le site d’analyse des politiques climatiques Climate action tracker. Selon ce site web, même un objectif révisé et plus strict de la part du Pérou pourrait être atteint avec les politiques climatiques que ce pays a déjà mises en place. Cela signifie qu’il existe un risque que la Suisse ne fasse rien d’autre qu’acheter de l'”air chaud”, c’est-à-dire des réductions d’émissions qui ne nécessitent pas vraiment d’efforts supplémentaires et qui auraient pu être intégrées par le Pérou dans un engagement plus ambitieux.

En outre, la vente de crédits carbone à la Suisse signifie que le Pérou ne sera pas autorisé à comptabiliser les émissions correspondantes dans ses propres objectifs de réduction futurs. En se référant au récent accord entre les deux pays, le site Climate action tracker écrit que “cela représente un risque majeur pour le Pérou à long terme, car il sera beaucoup plus difficile de réaliser de nouvelles réductions d’émissions à l’avenir (comme le prévoit l’Accord de Paris)”.

 

Un besoin urgent de redéfinir le fonctionnement de la compensation

La compensation carbone est un héritage de l’ancien protocole de Kyoto, lorsque seuls les pays développés avaient un objectif contraignant en matière d’atténuation du changement climatique et pouvaient acheter des réductions d’émissions dans les pays n’ayant pas d’objectif contraignant. Mais ce raisonnement n’a plus de sens (pour autant qu’il en ait jamais eu) dans un contexte où chacun doit réduire ses émissions le plus rapidement possible.

Mais ne vous méprenez pas. Le financement de projets de protection du climat dans d’autres pays est à la fois utile et nécessaire. Mais cela doit être fait en plus de réductions ambitieuses de nos propres émissions, et non pas à leur placecomme le propose le système actuel. En fait, le financement de projets de protection du climat à l’étranger devrait entrer dans la catégorie de la finance climatique, qui est également un devoir important des pays développés dans le cadre de l’Accord de Paris.

Le fonctionnement des mécanismes de compensation carbone devrait rapidement être réformé. Pour commencer, par souci de clarté et de transparence, les pays devraient définir et surtout communiquer séparément leurs objectifs en ce qui concerne (1) la réduction de leurs propres émissions, (2) la capture et séquestration du CO2 atmosphérique et (3) l’aide apportée aux autres pays pour réaliser les deux premiers points. Plus important encore, nous devrions cesser d’utiliser une équivalence trompeuse entre les réductions à l’étranger et chez nous. Il s’agit d’une pratique douteuse de comptabilisation des émissions qui n’a plus lieu d’être. À l’heure où une décarbonisation complète de l’économie mondiale est une nécessité vitale, il n’est plus possible d’échapper à sa responsabilité climatique en comptant sur l’achat de crédits carbone.

[1] Je précise que malgré mes critiques je ne soutiens pas le référendum contre la loi sur le CO2. Cette dernière est le résultat d’un compromis politique et il est malheureusement peu probable qu’un meilleur compromis soit possible dans le contexte actuel. La nouvelle version de la loi sur le CO2 apporte des améliorations par rapport au statu quo, mais il faudra en augmenter radicalement l’ambition dans un avenir proche si la Suisse désire tenir ses promesses.

Augustin Fragniere

Augustin Fragnière travaille à l'Université de Lausanne et fait partie du conseil scientifique de la Fondation Zoein. Docteur en sciences de l'environnement et philosophe, il a mené des recherches sur les enjeux éthiques et politiques des problèmes environnementaux globaux en Suisse, en France et aux États-Unis. Ses réflexions portent en particulier sur les questions de justice climatique et environnementale et sur les théories de la durabilité.

11 réponses à “La Suisse se soustrait à sa responsabilité climatique

  1. Tout ce qui touche à cet accord de Paris est marqué du sceau de l’hypocrisie. C’est un accord hypocrite, que les Etats se sont sentis obligés de signer pour faire du virtue signaling. Mais aucun n’a eu l’intention de se soumettre à ces contraintes absurdes.

    Il ne fallait pas signer cet accord. C’aurait été plus honnête.

    1. Tout à fait d’accord. Réduire les émissions de Co2 c’est impossible. Personnebe va renoncer à la voiture, à l’avion et aux couches-culottes en plastique. C’est du bla bla ces cops

  2. Réduire les émissions est tout à fait possible. Le confort dans lequel nous vivons n’est pas indispensable : par exemple : se baigner en piscine extérieure par moins cinq degré , dépenser des tonnes d’équivalent pétrole pour skier, etc….

  3. Cet accord a été vendu comme ne créant aucune obligation juridiquement contraignante et, de ce fait , n’a pas fait l’objet d’une autorisation de ratification des chambres fédérales qui ait été exposée aux référendum facultatif.

    C’est cet aspect non-contraignant qui a permis aux USA de le ratifier car Obama n’aurait pas pu obtenir l’autorisation du Sénat de le ratifier, autorisation nécessaire s’il l’avait été .

    Ceux qui nous bassinent avec des obligations pour la Suisse et ses résidents qui découleraient de cet accord nous montrent leur duplicité et leur peu de respect pour la démocratie.

    1. L’Accord de Paris a été ratifié par le parlement, qui est élu démocratiquement et représente le peuple et les cantons. D’autre part, les objectifs de l’Accord de Paris ainsi que l’objectif d’une réduction de 50% des émissions Suisses d’ici 2030 sont inscrits dans la nouvelle loi sur le CO2 qui a été acceptée à une large majorité par le parlement et qui est soumise au référendum. Je ne vois pas où vous voyez un déficit démocratique dans ce processus.

      1. Croyez-vous, sincèrement, qu’il se trouverait une majorité populaire pour voter sur un programme concret visant à réduire les émissions de 50% sur dix ans (ou 95% sur trentes ans)?
        Personellement, je n’y crois pas une seconde et vu la discrétion des organisations écologiques sur le sujet, je ne suis probablement pas le seul.
        C’est regrettable mais il sera difficile de convaincre les occidentaux de renoncer à leur confort matériel.

        1. Les organisations écologiques ne sont pas discrètes à ce sujet. La neutralité en 2050, et même plus tôt pour certaines, fait partie de leurs revendications principales. Cela revient en effet à réduire les émissions de CO2 d’environ 95% en trente ans, et c’est l’objectif que le Conseil Fédéral s’est fixé il y a déjà une année. Une vingtaine de pays développés et l’Union européenne se sont fixé le même objectif. Je ne nie pas que les défis sont grands, mais des changements socio-techniques importants ont déjà eu lieu par le passé, et vu la situation il me semble que nous n’avons pas d’autre choix que d’essayer de notre mieux. Du point de vue climatique, chaque dixième de degré en moins compte.

          1. Je ne nie ni l’importance, ni la nécessité de ces changements “socio-techniques”. Cependant, il convient d’admettre qu’il n’est pas absolument certain qu’une majorité d’électeurs les soutienne.
            De plus, la tendance actuelle est d’insister lourdement sur quelques aspects techniques (électrification des usages, hydrogène, efficacité,…) afin de vendre le monde d’aujourd’hui mais “vert” et d’éviter soigneusement les sujets qui fâchent (les changements sociaux).
            Les désillusions sont programmées et elles risquent d’être violentes au propre comme au figuré.

  4. le CO et le réchauffement climatique c’est grave, mais cache le vraie problème; l’autre côté de l’équation combustion simplifié C + O2 = CO2; brûler l’oxygène. Sans oxygène tu meures en 2 minutes. Déjà plein de zones mortes dans l’océan car sans oxygène, et des grandes villes avec des taux d’oxygène dangereusement bas pour la santé.

    Oublie le CO2, faites attentions à l’oxygène, O2, que tu brûle quand tu prend l’avion, ta voiture, chauffage à mazout, etc, tu est en compétition avec ta propre respiration.

  5. Quelques implications pratiques pour parvenir à un niveau de 50% d’émissions en 2030 par rapport au niveau de 2010.
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    Il est vain de toujours parler de %, alors que le problème pratique se pose bien plutôt en millions de tonnes de CO2. Voyons cela dans le détail : en 2010, secteurs énergétique et non-énergétique compris, les émissions totales du pays ont été de 54.83 Mt en équivalents CO2, dont 45.15 Mt de CO2, 5.15 Mt d’équivalents CO2 dus au méthane, 3.01 Mt d’équivalents CO2 dus au protoxyde d’azote et 1.51 Mt d’équivalents CO2 dus aux gaz synthétiques. Dans les émissions de CO2, celles dues au secteur non-énergétique étaient de 5.23 Mt, celles dues au secteur énergétique étaient de 39.92 Mt, dont celles dues aux carburant, 17.42 Mt (9.90 Mt dues aux véhicules à essence, 7.18 Mt dues aux véhicules et machines à diesel et 0.43 Mt dues aux véhicules à gaz), et celles dues aux combustibles, 22.50 Mt, dont 11.00 Mt dues aux chauffages des maisons d’habitation.
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    Reprenons ces derniers chiffres pour évaluer l’effort à faire pour parvenir à un niveau de 50% d’émissions. Pour cela, il faut revenir aux agents énergétiques sous-jacents, causes de ces émissions. En 2010, la Suisse a consommé 11.342 Mt de produits pétroliers, dont 6.890 Mt de carburants (3.164 Mt d’essence, 2.298 Mt de diesel et 1.428 Mt de kérosène) et 4.452 Mt de combustibles, et encore 32.204 TWh de gaz (soit aussi quelque 3 milliards de m³, ou 2.8 Mt d’équivalent-pétrole). Ce sont ces consommations qu’il s’agirait de diviser par deux d’ici à 2030.
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    Voyons d’abord les carburants : épargner 50% de 6.890 Mt de carburants, soit 3.445 Mt, pourrait être réalisé soit par une diminution du nombre de véhicules, soit par une diminution de la consommation de carburants aux 100 km, soit par une électrification des véhicules, soit, bien sûr, par une combinaison des trois mesures. Que signifierait une électrification des véhicules à essence pour atteindre seule cette épargne ? Un véhicule électrique consomme en moyenne 20 kWh(él)/100 km (environ 90% de rendement) et un véhicule à essence 60 kWh(th)/100 km (environs 30% de rendement). À raison de 15’000 km/an, un véhicule à essence consomme ainsi 0.77 t d’essence par an. Pour la seule part « essence » de l’épargne, il faudrait diminuer de 50% les 3.164 Mt d’essence, soit 1.582 Mt, ce qui correspondrait à 2 millions de véhicules à essence à supprimer du parc ! Si ces 2 millions de voitures à essence (à 30% de rendement) étaient remplacées par deux millions de véhicules électriques (à 90% de rendement), leur consommation d’électricité serait de 6 TWh. En regard de ce chiffre (presque 10% de la consommation électrique actuelle du pays), on a éteint la centrale de Mühleberg qui assurait 3 TWh par an, soit 5% de la consommation du pays. Ce remplacement de véhicules à essence d’ici à 2030 représenterait donc une production (encore à couvrir) de deux centrales de Mühleberg. Il faut encore remplacer 50% des 2.298 Mt de diesel, soit 1.149 Mt, et 50% de 1.428 Mt de kérosène, soit 0.414 Mt — tout cela éventuellement par des moteurs avec piles à combustible à hydrogène (à 60% de rendement), à produire aussi par électrolyse (à 70% de rendement), donc avec une consommation d’électricité, probablement de l’ordre de 12.5 TWh supplémentaires —, et encore 50% de 4.452 Mt de combustibles, soit 2.226 Mt, par exemple, par un renforcement des isolations des bâtiments, mais aussi par l’emploi de pompes à chaleur électriques, ce qui représenterait encore une demande en électricité supplémentaire de près de 9 TWh, soit encore 15% de la consommation électrique actuelle du pays.
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    Au total, toutes ces mesures d’économie d’émissions se transposent dans une consommation accrue d’électricité de près de 27 TWh, soit 45% de la consommation actuelle. On voit qu’il est très facile de parler de 50% de réduction des émissions, mais il est bien plus réaliste de considérer de près à quoi cela devrait correspondre très concrètement.

  6. Personnellement, je ne vois qu’un lien entre démocratie et durabilité, (le CO2 n’étant malheureusement que la pointe de l’iceberg, extinction de la biodiversité, plastiques, toxiques, etc, etc, etc.), la corruption.

    Ou peut-être l’ignorance, due à des médias, des journalistes et des commentateurs de blogs complices?
    Ou encore de l’égoïsme pur, pour ne pas changer son train de vie?
    Enfin, peut-être seulement un crétinisme scientifique des deux derniers siècles ET PLUS ENCORE DES TRENTE GLORIEUSES?

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