L’injonction au lâcher prise

Si vous aussi vous passez du temps en librairie, que ce soit sur place au magasin ou en ligne, peut-être avez-vous été stupéfaits de découvrir à quel point nous sommes la cible de messages contradictoires, d’injonctions paradoxales, d’appels à changer/performer/s’améliorer, tout en devant rester soi-même, être authentique et lâcher prise ?!

Voici quelques captures d’écran des ouvrages que l’on peut trouver sur le site d’une librairie connue (Payot, pour ne pas dire son nom). Je précise que je n’ai évidemment rien à reprocher à Payot mais que j’interroge plutôt les messages qui émanent d’un système sociétal dans lequel nous évoluons.

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Cette injonction au lâcher prise se veut bienveillante et déculpabilisante, certes. Mais peut-on lâcher prise par le biais d’un processus, d’étapes, d’une marche à suivre ? Puisque le lâcher prise vise une acceptation et un moindre besoin de contrôle, comment peut-on y parvenir par le biais de techniques et d’entraînement, alors que l’idée est justement de ne pas devoir réaliser une performance ?

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Article trouvé sur le site du Magazine Elle

 

Et pourquoi lâcher prise ? On parle de lâcher prise face aux situations dans/sur lesquelles nous n’avons pas de contrôle. Ne serait-il pas plus simple d’identifier les éléments de la situation sur lesquels nous pouvons avoir prise, même de façon minime ? Car pour certain-e-s, lâcher prise signifie abandonner, se résigner. Ce peut être aussi la sensation d’être dépossédé de son expérience, de son vécu. “Lâcher prise”, ce n’est pas toujours perçu de façon positive et ce n’est pas l’objectif suprême pour tout le monde.

Au final, ne sommes-nous donc pas seulement passés d’une injonction à l’autre ? De l’injonction du contrôle menant à la réussite à celle nous enjoignant de ne plus viser une réussite à tout prix ? Pourtant, il faut manifestement encore réussir son lâcher prise

Déployer la pensée dans l’urgence psychiatrique

En face de moi, un jeune homme de 20 ans que je reçois dans le cadre d’un suivi de crise. Après son arrivée aux urgences psychiatriques quelques jours plus tôt, un suivi a été mis en place pour l’accompagner dans cette période de vie difficile. Il raconte sa souffrance et la détresse liée au regard que les autres pourraient poser sur lui « s’ils savaient ». Et puis, à un moment de l’entretien, il me dit le plus sérieusement du monde :

– Mais vous, vu que vous êtes psy, vous n’avez pas besoin d’aller vous-même voir un psy !

Ma réponse, qui vous l’imaginez bien lui apprend le contraire, le surprend et le fait réfléchir.

 

Cette autre patiente qui m’explique son scepticisme face à la psychiatrie, sa réserve à venir consulter parce qu’elle n’est « pas folle ».

 

Et puis ce patient de 57 ans qui risque de perdre son travail : sa détresse est telle qu’il a pensé à s’ôter la vie. Sa femme a insisté pour qu’il vienne aux urgences, il ne serait « jamais venu de [lui]-même ».

 

La crise psychique met à mal les croyances des patient-e-s. Les croyances qu’ils ont sur eux-mêmes, sur les autres, sur le monde, sur la psychiatrie. Pourquoi est-ce si difficile de demander de l’aide ? Pourquoi le fait de se débrouiller seul avec ses problèmes est perçu comme plus valorisant – ou moins humiliant – que d’être accompagné pour aller mieux ? Aujourd’hui encore, la psychiatrie est parfois interprétée comme synonyme de folie. Elle inspire peur et méfiance.

C’est sans parler de la psychanalyse, courant théorique et école de pensée de la psychologie et de la psychothérapie, qui subit de nombreuses critiques et qui inspire souvent bien des soupçons quant à son efficacité ! Pour moi, dans ma pensée et ma pratique, l’approche psychanalytique est en grande partie phénoménologique: ce sont les vécus des patients, toujours singuliers, qui m’importent (et qui m’apportent). Comme le dit Bernard Delguste (2021) dans son ouvrage Un divan aux urgences psychiatriques, “accueillir cette dimension subjective irréductible au travers d’une rencontre, rencontre nécessaire comme support thérapeutique, est la tâche du clinicien” [1].

J’essaie de rétablir de la pensée dans l’urgence, dans les réactions, dans les agirs. J’essaie d’ouvrir à des solutions qui ne passent pas nécessairement par des actes.

Dans cette même idée d’urgence, j’éprouve beaucoup d’impuissance en tant que psychologue face au besoin d’immédiateté des patient-e-s, mais aussi face à mon propre besoin d’immédiateté, car je suis moi aussi un être humain et une citoyenne soumise aux mêmes injonctions que les patient-e-s. J’essaie de rétablir de la pensée dans l’urgence, dans les réactions, dans les agirs. J’essaie d’ouvrir à des solutions qui ne passent pas nécessairement par des actes, même si cela est bien-sûr parfois nécessaire (arrêt de travail, médication, etc.). Il faut parfois différer la réponse qu’on peut apporter, la réfléchir ensemble, la coconstruire dans la relation thérapeutique. Tout comme le bébé va construire son espace psychique à travers l’absence momentanée de sa mère qui diffère sa réponse à ses besoins, l’adulte en crise doit pouvoir réintroduire de la pensée et du temps pour comprendre ce qui lui arrive, pourquoi ça lui arrive, et comment il peut retrouver un état d’équilibre. Si la réponse lui est livrée telle quelle, dans l’immédiat, déjà toute faite, alors il y a fort à parier qu’à la prochaine crise dans son existence, le patient repassera par les urgences, en proie à la même détresse, dans un mouvement identique de non-élaboration.

La tâche est ardue : il s’agit d’apprendre à tolérer l’incertitude, la souffrance, l’attente. D’accepter de demander de l’aide, d’accepter une certaine dépendance et une possible régression. Au risque sinon d’y perdre la tête…


[1] Delguste, B. (2021). Un divan aux urgences psychiatriques. Editions Erès.

Ribeau, C., et al. (2005). La phénoménologie: une approche scientifique des expériences vécues. Recherche en soins infirmiers, 81(2), 21-27.

La psychothérapie, c’est quoi ?

Avec ce texte, j’ai tenté de refléter une vision de la psychothérapie qui m’inspire, en tant que psychologue ET patiente.

La thérapie, c’est ouvrir les portes de son monde intérieur. Déverrouiller son intimité, un peu. Se frayer un chemin vers des tréfonds qui nous sont inconnus, et qui pourtant nous appartiennent. C’est regarder sa souffrance et la faire sienne.

Adresser un Je et recevoir l’écho de cette adresse. Y distinguer le Tu, en face, à côté.

La thérapie, c’est accueillir l’autre dans cette visite, le laisser nous y guider. Entrebâiller timidement une porte, la laisser entrouverte. Autoriser la lumière à se couler dans l’espace qui se donne à elle. Arpenter les couloirs. Redresser le cadre d’un tableau. Tenter de réparer une ampoule qui clignote, vibrer à sa cadence. Poser l’oreille à même le sol, sentir le cœur de la Terre qui s’affole. Pénétrer l’appartement et se laisser pénétrer en retour. Être enveloppé par les odeurs, les nuances, les textures, les bruits sourds. S’égarer en confiance.

La thérapie, c’est parfois la peur de toucher une poignée, la crainte d’ouvrir une fenêtre. La thérapie, c’est montrer notre décoration d’intérieur au thérapeute. Dévoiler les pièces de la maison avec pudeur. Lui expliquer pourquoi on a choisi ce meuble. Comment on s’y est pris pour le monter. Avouer que c’est peut-être quelqu’un d’autre qui s’en est occupé. Reconnaître qu’on n’est pas très manuel. Être accepté malgré ça. Être accepté pour ça. Relever la partie de soi qu’on a piétinée.

La thérapie, c’est choisir une plante artificielle, se sentir rassuré par son aspect immuable tout en aspirant à s’occuper d’une vraie plante, puis se sentir capable d’en acheter une. Prendre le risque qu’elle ne survive pas. La voir faner. Recommencer.

La thérapie, c’est montrer sa cuisine en désordre, la vaisselle sale qui s’accumule dans l’évier. C’est apprendre à utiliser la machine à laver. Se tromper de bouton, régler la mauvaise température. Recommencer.

La thérapie, c’est exposer sa chambre à coucher à l’autre. Sans avoir eu préalablement le temps de faire le lit ou de ranger ses habits. C’est accepter que le thérapeute voie la poussière au sol, qu’il aperçoive le fouillis dans l’armoire, les sous-vêtements qui pendent sur une chaise, la fenêtre dont le volet ne ferme plus.

C’est avancer à deux sur le parquet qui craque. C’est être ensemble, face à ce qui fait peur, à l’abri des regards extérieurs.

La thérapie, c’est de ne pas être jugé pour tout ça. Ne pas être réduit à ça. S’entendre dire que notre intérieur est beau, même s’il est en désordre. Même si parfois il est mal assorti. Même quand rien n’est à sa place. Que notre intérieur est beau même quand il est vide, parce qu’on a tout vidé ou parce qu’il n’a jamais été rempli.

La thérapie a l’effet d’une consolation, le goût doux-amer d’une blessure qu’on soigne en chantant, le bruit sec d’une coquille que l’on quitte avec émotion. Et puis, émergeant de soi, la sensation troublante de se découvrir et de se reconnaître à la fois. La thérapie, pour moi, c’est ça, et bien plus encore.

La mort, cet obscur objet d’effroi

J’ai eu de la peine à trouver de l’inspiration pour ce nouvel article, c’est vrai. Différents événements récents m’ont fait penser à la mort plus que de coutume et c’est pour cette raison que j’ai eu envie d’y dédier un article.

La mort est omniprésente et pourtant invisible. Nous y avons tous et toutes été confronté-e-s de façon indirecte un jour ou l’autre, et pourtant, elle reste un objet majeur de mystère et de conjectures en tous genres. L’être humain a, de tout temps, inventé des stratagèmes lui permettant de se rassurer face à la mort, d’y trouver du sens, d’accepter des souffrances terribles. La religion et l’Eglise avec la promesse du paradis notamment, mais aussi, et de façon peut-être moins avouable, la recherche de célébrité et de gloire qui permettraient de se démarquer, de laisser une trace de soi loin de l’anonymat du commun des mortels. De façon plus sobre, laisser une partie de soi à travers l’art produit de son vivant.

Les expériences de mort imminente, très nombreuses et dont les témoignages foisonnent, permettent aussi de se rassurer en partie sur le fait que la mort soit n’existerait pas, soit serait source d’un sentiment de bonheur et de paix infini.

Nous ne sommes pas tous et toutes effrayé-e-s par la mort, et ceux et celles qui le sont ne le sont pas tous et toutes pour les mêmes raisons: peur d’être immobilisé, enterré, incinéré, peur de disparaître physiquement, peur de ne plus pouvoir penser, peur de ne plus être conscient, peur d’être séparé de ses proches, peur de souffrir,… la mort a de quoi terrifier. Et la société occidentale a tendance à la garder à distance, tant au plan physique/matériel (les cimetières sont souvent en lisière des villages/villes) qu’au plan abstrait/symbolique (ne pas y penser, tenter d’allonger encore et encore l’espérance de vie, investir dans des technologies médicales capables de repousser l’arrivée de la mort, etc.).

Les troubles psychiques pourraient être l’exacerbation de cette tentative de faire face à la mort

Après réflexion, il m’est venu à l’esprit que l’être humain a différentes façons de faire face à cet effroi et que les troubles psychiques (avec toutes les limites que cette définition comprend), pourraient être l’exacerbation de cette tentative d’y faire face. Il s’agit bien sûr d’une théorie qui a ses limites et qui ne prend pas en compte les aspects neurobiologiques de la psychopathologie.

Prenons par exemple les états dépressifs. Une personne souffrant de dépression semble s’être résignée face à la vie. Son élan vital s’est amoindri, voire a disparu. Les pulsions de vie, auparavant nommées pulsions d’autoconservation (sexualité, appétit) diminuent voire disparaissent elles aussi. Tout ce qui semble maintenir le sujet en vie est, dans les cas sévères, mis à mal. On pourrait postuler qu’il s’agit d’une façon “contrôlée” – inconsciemment évidemment – d’appréhender ou d’approcher la mort. Ce postulat vaudrait aussi pour l’anorexie mentale et, dans une certaine mesure, pour les tentatives de suicide. En d’autres termes: “”décider”” de s’administrer la mort ou de s’en approcher plutôt que de la subir sans le moindre contrôle. Dans le cas de la psychose, de nombreux patients présentent des délires psychotiques dans lesquels ils disent être immortels ou vivre depuis plusieurs siècles. Certains se disent déjà morts. Dans les états maniaques, ce serait là aussi un déni de la mortalité qui serait à l’œuvre à travers la conviction d’être capable de tout faire, sans limites (croire qu’on peut voler par exemple ou qu’on est assuré de gagner des millions en jouant une seule fois au Loto, etc.).

La finitude se loge en toute chose

Mais la figure de la mort apparaît aussi dans les diverses finitudes qui jalonnent notre existence: la fin des différentes périodes de vie (enfance, adolescence, vie active), la fin d’un projet, le fait de quitter un poste de travail, la fin d’une relation. C’est accepter le fait qu’on ne revivra plus jamais ce qui a été vécu. Chaque seconde passée depuis le début de la rédaction ou de la lecture de cet article est une seconde qu’on ne revivra pas. Accepter la mort, c’est faire le deuil d’un éternel et d’un réversible. De ce constat peuvent émerger deux positions aux antipodes l’une de l’autre : accorder une haute importance à absolument tout (attitude obsessionnelle, perfectionnisme, procrastination), ou relativiser absolument tout (se suffire du minimum, ne pas se projeter dans l’avenir, vivre au jour le jour). La plupart des gens se situent entre ces deux extrêmes.

Peut-être oserais-je donc dire que la perspective d’une fin nous guide dès les prémices ?

Et pour vous ? En quoi la conscience de notre finitude influence-t-elle notre mode de vie voire nos pathologies ?

Un paradoxe contemporain: exister à l’ère de l’indifférenciation

Des toilettes non genrées [1], le mouvement Body positive [2], des quotas stricts hommes/femmes et blancs/noirs: qu’ont ces différents éléments en commun ? Une tendance inclusive qui tend parfois à l’indifférenciation. En effet, à force de vouloir tout mettre sur un pied d’égalité, dans un mouvement d’horizontalité, on abolit parfois des différences qui sont pourtant précieuses et essentielles. Car marquer des différences ne signifie pas les hiérarchiser ! Le problème, selon moi, n’est donc pas qu’il existe des différences de genre, d’ethnie, d’orientation sexuelle, d’opinions politiques,… mais que ces différences soient prises dans un système de valeurs et hiérarchisées les unes par rapport aux autres. Or, au lieu d’abolir ce système de valeurs, on tend à abolir les différences même !

En parallèle, il y a cette volonté de plus en plus fréquente de tout normaliser ou presque, comme si pour accepter un phénomène, il fallait le considérer comme étant normal (dans le sens statistique du terme). Pour exemples: la transsexualité, l’obésité, la maladie mentale, et même l’acné ! [3]. Je n’ai pas besoin que ces phénomènes/identités/éléments soient considérés comme normaux, au sens où ils seraient aussi fréquents et habituels que d’autres, pour pouvoir les accepter !

Il y a de grandes contradictions qui émergent d’une confusion de ces différents éléments. En effet, pourquoi instaurer des quotas en politique si les femmes et les hommes (ou les blancs et les noirs) ne sont pas différents ? Le quota désigne un pourcentage, un contingent, un nombre déterminé dans un ensemble (Dictionnaire Larousse). Afin de pouvoir déterminer une partie dans un tout, il faut bien qu’il y ait des différences qui nous permettent de distinguer ces diverses parties. Si on considère qu’hommes et femmes sont identiques puisqu’il n’y aurait pas de genre, le principe du quota perd ainsi tout son sens…

Nous vivons dans un contexte social d’« indifférenciation grandissante », sous-tendu par un mouvement inverse qui tend à ériger chaque particularité au rang de norme

En 2011 déjà, des psychologues et anthropologues (dont David Le Breton) évoquaient un contexte social d’« indifférenciation grandissante » [4]. Ce contexte nous mènerait à surinvestir des marques corporelles (comme les tatouages, les piercings, voire les scarifications) pour sauvegarder notre narcissisme. A ce propos, le dernier roman d’Hervé Le Tellier, L’Anomalie (que j’ai dans un premier temps écrit L’Anormalie sans faire exprès ;-)) évoque d’une façon indirecte cette tension entre Soi et Autre, entre même et différent.

Nous avons besoin de nous sentir uniques et distincts des autres pour exister, tout en faisant partie d’un tout, d’une communauté de semblables. C’est ce délicat équilibre qui se construit notamment durant la période de l’adolescence, et qui est remanié à différents moments de l’existence. Si nous continuons à lisser toute différence, comment pouvons-nous continuer à exister ? Comment définir notre identité propre ? Certains tendent ainsi vers des positions extrêmes (exclusion, rejet, ultranationalisme,…) en réponse à ce qu’ils perçoivent comme une menace d’indifférenciation…


[1] Toilettes non-genrées

[2] Body positive

[3] Normaliser l’acné

[4] Le Breton, D. (2011). La peau entre signature et biffure: du tatouage et du piercing aux scarifications. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 57(2), 79-92.

Le libre-arbitre est-il une illusion ?

Cette réflexion m’est dernièrement apparue suite à un événement précis, mais il s’agit d’un questionnement philosophique qui m’a toujours intriguée.

Il y a quelques semaines, 19 heures, à la gare de Lausanne. Un groupe de jeunes gens dynamiques, œuvrant pour une marque dont je ne me souviens pas le nom, alpaguent les voyageurs pour leur offrir une glace. Les passants tendent la main, s’emparent du trésor gratuit dont on leur fait cadeau, déchirent l’emballage et consomment le produit. C’est machinal, presque automatique. La plupart des gens semble simplement agréablement surpris d’obtenir quelque chose de gratuit.

« Tous ces gens ont-ils réellement envie de cette glace, ce jour-là, à 19 heures ? Si cette distribution gratuite n’avait pas eu lieu, seraient-ils allés acheter cette glace ? Il y a fort à parier que non » 

Et là je me demande : tous ces gens ont-ils réellement envie de cette glace, ce jour-là, à 19 heures ? Si cette distribution gratuite n’avait pas eu lieu, seraient-ils allés acheter cette glace ? Il y a fort à parier que non. Mais la gratuité est alléchante, peu importe le désir ou le besoin immédiat que chacun éprouve. Dans quelle mesure ce processus se met-il en place dans d’autres situations ? Est-ce que nous sommes prêts à consommer tout et n’importe quoi du moment que nous n’avons rien à débourser ? Est-ce que nos choix peuvent être entièrement autodéterminés ? Sont-ils nécessairement emprunts d’une influence externe, que celle-ci soit sociétale ou culturelle ? Dans quelle mesure pouvons-nous faire abstraction de ces influences externes lorsque nous faisons des choix ? C’est donc la question de notre liberté et de notre agentivité qui est en jeu.

Quel est votre avis sur la question ? Avez-vous vécu des expériences qui vous permettent d’affirmer que nous avons un libre-arbitre ? Ou au contraire, penchez-vous plutôt pour l’option du déterminisme (cérébral, biologique,…) ?

La liberté: à quel prix ?

Ces dernières semaines, j’ai lu Thérapie existentielle d’Irvin Yalom [1] et j’ai trouvé ce livre d’une grande richesse. Yalom postule qu’il existe quatre « enjeux ultimes » de l’existence pour chaque être humain : la mort, la liberté, l’isolement fondamental et l’absence de sens. Il est surprenant de constater que cet ouvrage, publié en 1980, résonne avec tant de force dans le contexte actuel de crise sanitaire et de semi-confinement que nous vivons. J’avais envie de partager avec vous différents liens que l’on peut faire entre ces enjeux existentiels et notre quotidien actuel. 

Le COVID-19 nous confronte de façon plus ou moins directe à notre mortalité. Outre la peur d’être contaminé par le virus et celle d’en mourir, certains d’entre nous expérimentent « ce que Heidegger qualifiait « d’étrangeté », cette expérience de ne « pas être chez soi dans le monde » ». En effet, nous avons tous été contraints à changer drastiquement de mode de vie. Les rues se sont vidées, les contacts sociaux se sont faits de plus en plus rares, la rencontre avec les autres s’est teintée de méfiance et a perdu de sa spontanéité. Dans ce contexte, on peut ne plus reconnaître le monde tel qu’on le connaissait la veille. Ce que l’on considérait comme étant permanent ne l’est soudain plus, et cela vaut aussi pour notre propre existence : si tout a changé soudainement, si tout peut s’arrêter, pourquoi pas aussi ma propre existence ? Ce saut dans l’inconnu donne le vertige.

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« Nous sommes des êtres finis ; le monde continuera sans nous ; nous ne sommes qu’un parmi d’autres, ni plus ni moins »

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Comme l’écrit Irvin Yalom, « à un niveau profond, chacun est persuadé de sa propre invulnérabilité et de son impérissabilité ». Pourquoi ? Pour différentes raisons qu’il serait trop long d’expliquer ici, mais retenons que le fait de se confronter à l’idée de sa propre mort implique d’autres prises de conscience tout aussi pénibles à affronter (« nous sommes des êtres finis ; le monde continuera sans nous ; nous ne sommes qu’un parmi d’autres, ni plus ni moins ; l’univers ne nous reconnaît pas de particularité ; certaines dimensions immuables de l’existence sont au-delà de notre influence »). Face à ces cruelles vérités, le déni est souvent un ami secourable… qui est ébranlé en temps de crise.

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« La liberté peut être vertigineuse et, pour certains, le semi-confinement et la restriction des libertés personnelles a pu être vécu comme un soulagement »

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Dans le même ordre d’idée, la liberté peut faire peur car elle implique une responsabilité personnelle : « S’il n’existe pas de règles, pas de grands desseins, rien que nous devions faire, nous sommes alors libres de nos choix ». En ce sens, la liberté peut être vertigineuse et, pour certains, le semi-confinement et la restriction des libertés personnelles a pu être vécu comme un soulagement : on prend les décisions à ma place, on me délivre de toute responsabilité de choix et d’action. Cette restriction de ma liberté me rappelle aussi que je ne suis pas seul : des individus, un État veillent sur moi.

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Car la solitude est parfois pesante. L’isolement que certains vivent actuellement, contraints de rester chez eux (parfois seuls) et de ne fréquenter personne, réveille parfois l’angoisse d’un isolement plus fondamental : l’être humain vient au monde seul et le quitte en étant tout aussi seul. Heidegger qualifie d’ailleurs la naissance « ‘d’être-jeté’ dans le monde ». Le constat, cruel, est que pour pouvoir bénéficier de la liberté, nous devons nous séparer, nous individuer et donc, in fine, nous confronter à l’isolement fondamental. Pas de liberté sans responsabilité, pas de liberté sans individuation. Mais l’individuation renvoie à la solitude et à l’isolement et, comme l’écrit Yalom, « il n’existe aucune solution à l’isolement : [c’est] une composante de l’existence humaine ; nous devons nous y confronter et trouver un moyen de l’assumer ». C’est, semble-t-il, l’unique façon d’être en lien avec l’autre de manière authentique.

« « L’ennemi » n’est pas seulement invisible : il n’est pas doté d’intentions. Il s’agit donc d’un « être » auquel on ne peut rien reprocher et que l’on ne peut pas non plus raisonner ! »

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Enfin, dans la crise sanitaire que nous traversons, « l’ennemi » n’est pas seulement invisible : il n’est pas doté d’intentions. Il s’agit donc d’un « être » auquel on ne peut rien reprocher et que l’on ne peut pas non plus raisonner ! C’est très frustrant et cela peut accentuer un vécu d’impuissance. Dans les événements causés par des êtres humains (guerres, attentats, conflits,…), il existe un sens à ce qui se passe, du moins peut-on en trouver un, qu’il s’avère exact ou non. Face au virus, rien de tel : on ne sera pas épargné parce qu’on est riche/célèbre/jeune/chef d’état/… l’émergence d’un tel fléau est souvent aléatoire, digne du hasard ou de la malchance. Cela peut nous renvoyer à la question plus fondamentale du sens de notre existence. Camus parlait de « tension entre l’aspiration humaine et l’indifférence du monde, [qui] définit ce [qu’il] dénommait ‘l’absurde’ de la condition humain ». Il n’y a pas de sens donné à l’existence : je me dois d’en trouver un, à défaut de quoi je risque de sombrer dans le désespoir et/ou la folie.

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Considérant ces différents enjeux, il n’est pas difficile d’imaginer que la crise du coronavirus peut potentiellement affecter grandement la santé mentale de la population mondiale.

Et vous, comment gérez-vous ces enjeux de l’existence ? Comment donnez-vous sens à votre vie ?


[1] Yalom, I. (2017). Thérapie existentielle (traduit par L. Richard). Le livre de Poche.