Comment concilier intimité et convictions féministes ?

Vous êtes-vous déjà demandé comment vous pouviez concilier vos valeurs et votre mode de vie ? Est-ce que certaines contradictions entre ces deux aspects de votre personne étaient frustrantes, désagréables ? Ou au contraire, vous êtes-vous toujours senti en accord avec vous-même ? 

Ces questions, je me les suis déjà posées à maintes reprises, notamment en ce qui concerne mon « identité » féministe et mon mode de vie pas toujours en adéquation avec mes convictions. Quelques exemples concrets pour illustrer ce conflit interne : je suis féministe, et pourtant j’ai déjà fréquenté des personnes qui faisaient des blagues sexistes, j’ai déjà eu des fantasmes sexuels qui semblaient contraires à mes principes féministes, j’ai déjà eu des pensées et des paroles peu tendres à l’égard de la tenue vestimentaire d’une autre femme. Je suis féministe et je me suis aussi déjà surprise à penser de façon totalement automatique qu’« un » médecin ou que « le » lieutenant étaient forcément des hommes. Et je pourrais certainement trouver encore bien d’autres exemples. 

 

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L’idée est de s’interroger sur la façon dont chacun et chacune peut vivre avec ses différentes identités et ses valeurs, et sur les conflits qui peuvent émerger au sein de la vie psychique autour de ces questions

En échangeant avec des connaissances/amies/collègues autour de moi, je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à me questionner sur ces aspects, qui peuvent paraître dans un premier temps contradictoires. C’est dans ce contexte que nous avons eu l’idée, avec mon amie et collègue Romy Siegrist, également psychologue FSP, de développer un groupe de parole autour de ces questions. C’est à SexopraxiS que ce groupe de parole prend place depuis 2018, plusieurs fois par année. L’idée est donc de s’interroger sur la façon dont chacun et chacune peut vivre avec ses différentes identités et ses valeurs, sur les conflits qui peuvent émerger au sein de la vie psychique autour des questions de l’intimité et des sexualités, que ce soit en lien avec des convictions féministes ou non. 

Récemment, nous avons opté pour une formule quelque peu modifiée, en proposant un thème de discussion en première partie de soirée, tout en laissant la seconde partie destinée à des échanges de parole libres. Le dernier groupe a traité en première partie des disputes au sein du couple, avec la question de fond : quelle est la limite entre dispute et violence (psychologique, physique, sexuelle, économique) au sein du couple ? Où la placer, à quel moment, à partir de quel degré de colère ? Les échanges avec les participant-e-s ont confirmé la complexité de cette question, de laquelle nulle réponse consensuelle ne semble émerger. 

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Car au final, ce que chacun-e d’entre nous qualifie parfois de contradictoire ou paradoxal à son sujet ne serait-il pas plutôt à considérer comme le signe d’une vie intérieure complexe, riche et féconde ?

Nous ne souhaitons pas faire de cet espace un lieu d’échange philosophique uniquement. Si les débats d’idées sont évidemment toujours intéressants, il nous tient également à cœur de pouvoir soutenir et orienter les questionnements et les souffrances des participant-e-s – dans la mesure du possible. Si ce groupe n’est pas une thérapie de groupe, nous souhaitons toutefois qu’il puisse être thérapeutique dans une certaine mesure pour les personnes qui s’y présentent, ne serait-ce que par l’écoute bienveillante et non-jugeante que nous offrons. Car au final, ce que chacun-e d’entre nous qualifie parfois de contradictoire ou paradoxal à son sujet ne serait-il pas plutôt à considérer comme le signe d’une vie intérieure complexe, riche et féconde ? C’est en tout cas ce que je crois.


Pour info : le prochain groupe de parole, qui se tiendra le lundi 2 décembre, aura pour thème la charge mentale au sein du couple. La deuxième heure sera consacrée à des échanges libres, en lien ou non avec la thématique du début de soirée.

Aude Bertoli

Aude Bertoli

Psychologue et passionnée d'écriture, Aude Bertoli rédige des articles, des nouvelles et des textes courts qui sont tous en lien, de façon directe ou indirecte, avec des aspects dramatiques de l'existence (deuil, perte, agression, violence,...). Il s'agit non pas d'une optique voyeuriste ou théâtrale, mais bien du besoin de briser le silence autour de sujets sociaux encore tabous. Contact: aude.bertoli@bluewin.ch

12 réponses à “Comment concilier intimité et convictions féministes ?

  1. Je crois que c’est Marc Bonnant qui a dit que les convictions c’est l’intelligence à l’arrêt.

    Peut-être que la solution pour survire à la complexité de ce monde réside dans le fait d’avoir le moins de convictions possible et d’accepter le paradoxe et le doute comme des marques de l’exercice de l’intelligence.

  2. C’est pénible de subir en permanence dans les médias les états d’âmes de féministes de diverses nuances. 50 nuances de féministes. On finirait presque par préférer une féministe lesbienne hommasse en costume cravate, haineuse envers les hommes. Là au moins c’est clair. Mais nous devons subir en plus les confidences de féministes fashion-victims sexys en dentelles chics et talons aiguilles, les ongles faits, qui ont le fantasme d’être dominées sexuellement par des beaux mâles alpha qui vont les baillonner avant de les fouetter, et qui apprécient la compagnie des machos. Elles se choisiront peut-être un mari millionnaire qui leur permettra de rouler en Porsche et cesser de travailler. Elles se revendiquent femmes objets, éventuellement croqueuses de diamants, mais elles restent féministes, écrivent en style épicène svp et nous contraignent à nous intéresser à leurs “contradictions” et confessions intimes, qui ne sont pas, soit dit en passant, du niveau littéraire de celles de Jean-Jacques Rousseau ni de Henri-Frédéric Amiel.

    Je ne dis pas que ce portrait corresponde à l’auteur (je me refuse à écrire auteure) de cet article. Mais disons que c’est irritant, cette ambiance de domination du discours par une idéologie étouffante et désagréable.

    On veut bien admettre que quand le discours ambiant était défini et dominé par la vision traditionnelle, qualifiée de patriarcale par les féministes qui la détestent, cela pouvait causer un certain malaise à celles et ceux qui ne se reconnaissaient pas dans ce modèle dominant. C’est certain : tout modèle de société est agréable pour les uns et moins pour les autres. On n’en sort pas. Mais là on n’en finit jamais avec le lamento de ces pauvres femmes qui n’auraient cessées d’être brimées depuis la nuit des temps.

    OK, mais aujourd’hui, qui se soucierait du mal être ressenti par les vrais hommes qui se sentent offensés par ce discours à la fois victimaire et oppressif que nous devons subir ?

    On vit une sale époque vraiment. Comment ne pas devenir misogyne avec tout ça.

    1. Je ne suis pas certaine d’avoir saisi en quoi mes propos ont pu éveiller une telle colère en vous, mais si j’ai bien compris, votre rancœur concerne tout un contexte social. Je perçois surtout une grande peur derrière votre agressivité, celle d’un homme qui se sent dépossédé (de sa valeur ? De ses droits ?). Dans tous les cas, mon propos ne visait pas à me plaindre, ni à m’apitoyer sur mon sort, au contraire: je cherche à m’améliorer en me questionnant et à partager ces réflexions avec ceux et celles qui se sentent concerné-e-s ou tout simplement que cela peut intéresser. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le contenu de votre commentaire mais on me reprocherait certainement de vouloir tout analyser (;-)), donc je m’abstiens. J’espère dans tous les cas que vous pourrez trouver une forme d’apaisement car je crois profondément que le patriarcat (que vous mentionnez) fait du tort tant aux femmes qu’aux hommes.

      1. Vous essayez de me faire le coup de la ”fragilité masculine” ou quoi? C’est raté.

        Je vous réponds ceci: le féminisme fait du mal aux femmes autant qu’aux hommes.

        Libérez-vous donc du carcan oppressif de cette idéologie délétère.

  3. Bonjour Madame,

    Je souhaiterais vous demander en quoi le fait de côtoyer des personnes qui font des blagues sexistes, d’avoir certains fantasmes (et même de les vivre), de critiquer une tenue vestimentaire féminine s’opposent à votre approche féministe (je ne conçois pas le féminisme comme une conviction pour ma part).

    Croyez bien que je ne pose pas ici une question rhétorique, ni ne cherche à vous chicaner. Il est vrai que je ne porte pas le mouvement féministe dans mon cœur, mais si je partage certaines de ses idées. Je suis en réalité incapable de comprendre ce qui est contradictoire dans ces exemples, alors que c’est bien plus clair concernant l’association qu’il vous est arrivé de faire entre certaines professions et le sexe de celles et ceux qui les exercent.

    1. concernant les blagues sexistes, ce n’est pas ma tasse de thé, même s’il m’arrive à l’une autre occasion d’y recourir. Le but n’est jamais d’être blessant ou de diminuer systématiquement le sexe opposé, mais de faire preuve d’humour malgré tout, ce qui à mon goût est un trait d’intelligence. Il y blagues sexistes et blagues sexistes bien entendu. Mais le seul fait que quelqu’un cherche à se montrer drôle, amusant ou divertissant en recourant à ce procédé, même sans rencontrer le succès escompté, mérite-t-il qu’on ne le côtoie pas parce que l’on est féministe ?

    2. de même, la critique d’un style vestimentaire (dont j’imagine que c’est le manque d’efforts, le mauvais goût ou le peu de surfaces de peau couvertes qui vous irritaient alors) est-elle en contradiction avec le féminisme ? la critique d’une femme par une femme est-elle empêchée dès lors qu’on est féministe ? Si oui, pourquoi ? J’entends certaines et certains me répondre que l’on n’est rien en droit d’exiger d’une femme en terme d’habillement; libre à elle de ne pas prendre soin de son apparence, de mettre ce qu’elle veut, quitte à être provocante. Toutefois, ce ne sont pas forcément des injonctions émanant de la gent masculine. Tous, quelque soit notre sexe, partageons certaines préférences (esthétiques notamment) largement répandues, non ?

    En tout les cas, c’est tout à votre honneur d’admettre que vous vivez des contradictions.

    Au plaisir de vous lire !

    1. Merci pour votre partage et pour le titre de votre commentaire qui m’a fait sourire. Pour être peut-être plus claire dans mes propos, je vois une contradiction dans les exemples que je cite car j’estime qu’il y a un manque de cohérence entre la façon de conceptualiser/envisager le rapport au monde et à l’autre sexe, et la façon d’être et de se comporter effectivement. C’est humain de ne pas toujours pouvoir être cohérent, ce pourquoi je pense qu’il est important de le dire et d’offrir un espace de partage à ce sujet à ceux et celles qui le vivent également.

      1. Je vous remercie d’avoir pris le temps de me répondre.

        Toutefois, ma curiosité et mon envie de comprendre n’ont pas étés satisfaites pour être sincère. On comprend bien dans votre texte que vous voyez une contradiction, un manque de cohérence, dans vos exemples. Mais vous ne dites pas explicitement quelles sont leurs causes. Pour le dire autrement, dans les exemples que j’ai mentionnés dans mon premier commentaire (et également celui en lien avec le domaine du fantasme, mais je n’ai aucune envie de vous en demander plus à ce sujet sur un forum public), je ne comprends pas qu’est-ce que vous considérez être contradictoire.

        Je vous rejoins par contre sur le fait que nous connaissons tous à un moment ou un autre des incohérences.

        Bien à vous

  4. Le “problème” du moins un des “problèmes” du féminisme vient du fait qu’il n’en existe pas seulement une vision. Mais parfait me direz vous ! C’est avec de multiples idées que nous créons le monde, et je veux bien en convenir.

    Mais justement j’en arrive à la problématique. Tout d’abord il FAUT prendre partis. Il est naïf de croire que sur un sujet pareil il serait acceptable de ne pas avoir d’opinion. Les quelques fois ou j’ai osé posé mon avis qui est tout à fait neutre, j’ai été traité mainte fois de sexiste pour ne pas avoir pris la position féministe.

    Mais même si je voulais prendre une position clair, quelle est celle qui ne ferait pas de moi un sexiste ou un opresseur ?

    Dans le cas du feminisme totale qui laisse libre court à la femme dans toutes ses vertues, ce cas, soutenu par les hommes les fait passer pour des profiteurs. Dire qu’une femme a un droit complet sur son corp et que l’on soutient par exemple la prostitution ou les pubs érotique ne me transforme qu’en gros déguelasse prêt à payer pour le corp de la femme.

    Si je vais dans l’autre sens en parlant de respect de soit et que je soutien l’interdiction de la prostitution car je considère cela comme un abus de la femme, alors je vais être casé comme un repressif qui ne laisse pas la femme libre de son corps et de son être.

    Bref en tant qu’homme nous sommes simplement piégé par notre sexe qui devient à notre époque un fardeau. Non je ne suis pas la pour me lamenter. Mais il est clair que les relations Femme-Homme deviennent très conflictuelle.

    Être féministe pour moi ne veut rien dire à part mettre justement une barrière entre les sexes qui n’a pas lui d’être. Peut être faut-il passer par la pour faire changer les choses j’en conviens, mais cela amène aussi énormement de conflit tant le mouvement féministe semble s’eparpiller et tant chacun tente de tirer la couverture pour lui même.

    En bref demander l’égalité homme femme n’est pas être féministe mais être humain avant tout, alors arrêtons de de s’embarasser de termes qui au final ne semble que nous séparer.

    Apprecier des blagues sexiste n’est pas être sexiste comme faire des blagues considérée racistes, n’est pas ÊTRE raciste. Malheureusement notre société comme à se dégrader quant à la liberté de la parole. Chaque mot chaque syllabe est désormais analysée et detournée afin de pouvoir s’outrer de chacuns ou chacunes.

    Vous avez des fantasmes ? Mais qui peut se permettre de juger quel fantasme serait sexiste rabaissant ou non ? Chacun est libre de ses plaisirs tant qu’il y consent.

    Arrêtez de vous prendre la tête parlez d’égalités sans parler de féminisme et vous mettrez tout le monde d’accord

    1. “En bref demander l’égalité homme femme n’est pas être féministe mais être humain avant tout, alors arrêtons de de s’embarasser de termes qui au final ne semble que nous séparer.”

      Je souhaite rebondir sur cette partie de votre commentaire, que je vous remercie d’avoir pris le temps de formuler. En effet, s’il suffisait d’être humain pour défendre cette égalité/équité entre les sexes, il n’y aurait pas eu besoin du mouvement féministe. Force est toutefois de constater que ce mouvement était nécessaire et qu’il l’est toujours aujourd’hui, même si ce n’est pas pour les mêmes objets de lutte.

      Je comprends aussi votre difficulté à vivre en tant qu’homme à notre époque car je peux imaginer (même si je ne le vis pas) que c’est loin d’être simple ! Il existe des injonctions paradoxales pour les deux sexes. Cela dit, la difficulté réside aussi, je pense, dans le fait que les hommes doivent maintenant remettre en question leur façon de voir les rapports hommes/femmes et de les vivre, et que tout changement porte en lui une part d’inconnu qui effraie.

  5. Bonjour Aude,

    Merci pour cette piste de réflexion.

    Et tant pis pour ces détracteurs (tous des messieurs, au passage…) qui semblent bien mieux comprendre que nous (eh oui, les femmes !…) ce que nous devrions ressentir face à ces “faux problèmes” que sont les discriminations, et n’hésitent pas à nous expliquer ce qu’est une vie de féministe.

    J’ai lu votre texte avec intérêt et aimerait y ajouter la thématique épineuse de la vie de couple. Après 25 ans d’union et deux enfants jeunes adultes, j’ai toujours du mal à trouver une cohérence entre mon activisme féministe et ma relation avec mon partenaire, pas toujours sensible aux questions et réflexions qui m’habitent et cela me tourmente.
    Je ne pense pas être seule dans mon cas.

    Féministement vôtre,
    Jacqueline

    1. Bonjour Madame,

      Pour ma part, je cherche à comprendre, et donc je pose des questions.

      Dans votre cas, je ne suis pas certain de comprendre si vous êtes déçue parce que votre partenaire est opposé au féminisme et commet des actes qui y sont contraires, ou si c’est parce qu’il ne vous soutient pas autant que vous le souhaiteriez et se désintéresse de votre activisme.

      Dire que vous voyez une incohérence dans votre couple signifie tout de même, et ce n’est pas rien, que vous êtes mal à l’aise à l’idée de partager votre vie avec un homme non-féministe. Mais il me semble qu’à moins de trouver une personne dépourvue de défauts, il y a forcément l’une ou l’autre “incohérence” à être avec telle ou telle personne. Non ?

    2. Merci Jacqueline pour votre commentaire. En effet, la question de la vie de couple est très importante et vous faites bien de le souligner. Nous évoquons aussi cette thématique lors des groupes de parole, car comme vous le dites vous n’êtes pas la seule à rencontrer ce type d'”incohérence”. N’hésitez pas à venir partager vos réflexions avec nous ! 🙂

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