A quand les nouveaux “nouveaux riches”?

Le tour du monde, pourquoi faire, si je n’ai pas fait le tour de moi-même ? Pourtant, on ne cesse de nous proposer de ces tours du monde, y’a-t-il urgence ? Peut-être que si… Vous avez peut-être reçu récemment un petit fascicule publicitaire de TMR, une société qui organise des tours du monde dans un jet privé pour une somme modique de quelques dizaines de milliers de francs (- 40’000 francs). La publicité est assez habile puisqu’on veut faire passer cette expérience – cette Expérience pardon – pour une sorte de plus-value existentielle. C’est ce que suggèrent certains commentaires imprimés sur presque chaque page : on comprend mieux la planète, on finit par planter un arbre dans son jardin, parce que, vraiment, on n’est plus le même. Évidemment, c’est de l’arnaque. Le voyage est éviscéré de tout ce qui est intéressant : le temps, les rencontres, les imprévues, la solitude. On vante la rapidité (21 jours) avec laquelle on peut tourner autour du monde avec seulement « 55 heures » d’avion ! Le tout a de forts risques de ressembler à une conserve de thon : rien que de l’informe – de l’information : vous avez vu ceci, bien, regardez, cela, dépêchez-vous, l’avion va décoller. Il faut avoir une piètre estime de soi pour tenter l’aventure : il faut encore avoir la naïveté suffisante pour se laisser séduire par « jet privé », « les plus bels endroits du monde », « l’île à Marlon Brando, Brad Pitt, et tutti quanti ». Quand est-ce que l’homme se respectera lui-même ? Qu’est-ce que cela me fait que Brando allait cuver sur son île à Thahiti ? Je veux voir les beautés du monde ou les vestiges de la débauche d’un acteur hollywoodien ? Mais les contradictions ne font plus du tout peur à l’homme moderne. Il veut sincèrement être édifié, se sentir en connivence avec l’univers par une sorte de voyage panoptique, mais en même temps il est encore l’esclave de l’adoration pour une poignée de stars inutiles, et si passagères ! Aussi, dans le fascicule, toujours, on cite en même temps Forbes, TF1 et… Paul Morand. Morale : tout est bon pour motiver les cochons. Vous êtes un homme riche, pas très malin, vous aimez Kol-antha ? Ce voyage est fait pour vous. Ah non ? Vous aimez la poésie ? Quoi !? La philosophie ? Eh bien… ce voyage est fait pour vous ! Paul Morand est notre ambassadeur prestige vous l’ignoriez ? Si vous aimez la philosophie, vous aimerez votre voyage. Ils doivent ratisser large pour être rentable ; on ne peut pas leur en vouloir. Le voyage TMR est peut-être l’une des manifestations les plus éclatantes de toutes nos contradictions, de la marchandisation, du manque de respect pour l’humain, mais également du désir, à la base légitime et beau de voyager, de s’ouvrir à l’autre, de se transformer (et ce genre de choses). S’il l’un de vous – riche oisif – était tenté, il ne le sera plus après mon court mais spirituel exposé. Non, il cherchera une cave obscure près d’une mer anonyme pour, peut-être y devenir fou, ou bien heureux ! Mais, édifié, il jettera au loin la vulgaire brochure ; il en a assez qu’on veuille le séduire, qu’on use de son doute, de son égarement, de son désespoir. Oui, je le vois, le riche, maintenant, spiritualisé, bon, volontaire, rebelle même contre la bêtise du temps. A quand ces nouveaux riches d’un type bien particulier ?

Arthur Simondin

Arthur Simondin

Arthur Simondin est un professeur de philosophie à la retraite. Il veut user de ses connaissances et de son expérience d’enseignant afin de promouvoir une vision philosophique de l’actualité. Sa connaissance approfondie de la philosophie grecque et des courants dominants du 20ème siècle lui permet d’éclairer l’actualité et d’en révéler à la fois les structures et leurs significations.

4 réponses à “A quand les nouveaux “nouveaux riches”?

  1. “Je hais les voyages et les explorateurs” – Claude Lévi-Strauss, “Tristes Tropiques”

    “Les voyages… petits vertiges pour couillons” – L. F. Céline

    (quand les extrêmes se rejoignent).

  2. Les six dernières lignes de votre article m’ont plongé dans mes souvenirs d’enfance : « Une cave obscure près d’une mer anonyme pour peut-être y devenir fou, ou bien heureux !.. » Je me souviens de mes vacances au Grand Hôlel Bellevue quand j’avais sept ans, qui était un paradis pour adultes et moi aussi mais… je me sentais seul à mourir (comme au vrai paradis peut-être). Et à côté de notre plage privée il y avait les enfants de l’usine Olivetti en colonie de vacances, qui criaient pour se jeter tous ensemble à la mer, puis vingt minutes après couraient en sens inverse dès qu’ils entendaient le coup de sifflet à roulette du curé qui tendait le bras avec un bonbon à la main. Mais le vrai pays du bonheur, encore plus fort que la colonie Olivetti, je l’avais découvert en longeant la rive un peu plus loin : Des petits bunkers de la guerre 39-45 plantés dans le sable, où vivaient les gitans. Ma mère m’avait dit à mon retour : « Oh il ne faut pas aller là-bas ! » Mais les jours suivants j’insistais tellement qu’elle faisait l’effort de m’accompagner : « Juste quinze minutes et après on revient ! »

    À l’âge de vingt et un ans je cherchais un studio à Lausanne où j’allais enfin pouvoir vivre ma nouvelle indépendance. Le hasard m’avait mené devant un grand immeuble gris en fin de construction, qui ressemblait à l’usine Olivetti ! Au bord de la route il y avait la cabane de la régie qui enregistrait les inscriptions. Dix minutes pour visiter un « studio témoin » au premier étage, puis j’ai couru à la cabane pour réserver le même au huitième. Une semaine plus tard je poussais la porte, et étais allé aussitôt sur le balcon : « Oh ! L’autoroute est tout près… Est-ce que je vais supporter ce souffle continuel ?.. Ah que je suis bête ne pas avoir mieux exploré l’endroit avant ! »

    Je suis resté vingt-huit ans dans ce quartier populaire tumultueux et… heureux ! Et l’autoroute ? C’était un peu bruyant, mais ne m’empêchais pas de bien dormir. Durant ces vingt-huit ans je rêvais souvent que c’était les vagues de la mer qui s’avançaient et se retiraient sur la plage.

    Aujourd’hui j’ai déjà dépassé l’âge de la retraite, et depuis quatre ans ai ratissé les annonces pour me trouver une petite maison qui ressemble à une cave, ou carrément une cave qui émerge entre les buissons en ne laissant voir que la porte et une fenêtre… J’ai chaque fois couru pour aller visiter, au moins cinquante fois, pour finalement trouver mon rêve… qui venait d’être vendu. La première semaine je me suis senti triste, la seconde j’étais dans une forte colère, et la troisième j’ai eu l’étincelle : « Eh bien je vais m’acheter un bateau à voile ! Comme j’en rêvais dans mon enfance, juste à ma taille mais résistant aux fortes vagues ! Et je filerai loin, loin, loin !..

    Oui c’est un peu fou, mais aujourd’hui je l’ai enfin, cette petite maison qui ressemble à l’extérieur à un escargot de mer, et à l’intérieur à une cave arrondie. Mes amis vieux comme moi me disent : « Mais Dominic, c’est trop tard pour partir comme ça, est-ce que tu prendras d’abord des cours de voile ? Et puis tu devras avoir un lieu où loger normalement… Pourquoi est-ce que tu n’amènerais pas ce bateau ici en Suisse, sur le lac ? La mer c’est dangereux ! Et puis partir seul… Sur le lac tu pourrais même trouver une amie, et nous on pourrait venir des fois en promenade avec toi… » Bon… En mer et entre les îles je préférerai encore rencontrer une sirène que d’avoir une amie à bord, mais j’aurai quand même mon ordinateur pour parfois lire Le Temps, aller dans les blogs… ou payer mes impôts qui veulent savoir si je suis encore en vie !..

    (À M. Simondin : Si mon commentaire s’éloigne trop du sujet, ou est trop long, vous êtes libre de ne pas le publier.)

  3. J’ai aussi reçu cet imprimé et ai eu une réaction similaire, mais n’aurais pas su la mettre aussi bien en mots que vous avez su le faire.

    Bravo et merci !

  4. Ah, vous n’avez encore pas reçu celui qui propose un voyage geostratosphérique?

    Ca ne saurait tarder, il est envoyé compressé-glacé par drone surprise.
    Et les premiers inscrits pourront choisir leur siège (avec ou sans hublot), et retour ou aller-simple!
    🙂

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