Dans la peau d’un cardinal de Paolo Sorrentino

Maurizio Lombardi revêt à nouveau la soutane du cardinal Mario Assente dans la nouvelle série de l’oscarisé Paolo Sorrentino, The New Pope, diffusée en Italie à partir du 10 janvier et sur Canal+ trois jours plus tard. Rencontre avec un comédien « méchant » aux traits rappelant Buster Keaton.

L’acteur florentin est en retard. Se défaire du maquillage prend du temps. Maurizio Lombardi a passé la journée avec une cicatrice sur la gorge. Début décembre, il travaille sur un tournage à Rome dont il ne peut encore rien révéler. Mais son personnage est bien « méchant ». L’adjectif péjoratif est choisi par le Vanity Fair italien pour commenter sa filmographie. « Méchant ? Mais c’est parfait, sourit le cardinal de Paolo Sorrentino. Si tu n’es pas Paul Newman, tu dois aspirer à devenir le vilain, le seul personnage pouvant être opposé à la beauté d’un autre acteur. J’ai été comparé à Buster Keaton, mais il n’a rien d’un Robert Redford ou d’un Marlon Brando. Il a seulement le beau visage d’un clown triste. »

Maurizio Lombardi est partout. Dans le Pinocchio de Matteo Garrone, en moine dans la dernière adaptation du Nom de la rose, en assistant de Silvio Berlusconi dans la série imaginée par l’acteur Stefano Accorsi, 1994, en médecin inquiétant au relents psychopathes dans le film d’horreur The nest et, en ce début d’année, dans la peau d’un cardinal dans The New Pope de Paolo Sorrentino. Le réalisateur oscarisé revient dans son Vatican fantasmé après de The Young Pope, diffusée en 2016. Le spectateur retrouve un pape Pie XIII hors jeu, interprété par Jude Law, et John Malkovich comme nouvelle entrée papale.

 

Maurizio Lombardi (à droite) dans The Young Pope (2016) de Paolo Sorrentino (Photo : Gianni Fiorito)

« Je ne m’attendais pas du tout à être dans la deuxième saison, se réjouit l’acteur. Car ma scène avec Jude Law dans The Young Pope était une scène de service pour donner la possibilité au spectateur de voir que ce pape est vraiment méchant. Ma réplique d’homosexuel et la menace subtile du pape ne laissaient pas entrevoir un retour. En réalité, je crois que le personnage a plu et Paolo l’a développé dans la deuxième saison, dans les huit épisodes. » Sa performance a plus même à Martin Scorsese, comme le lui a raconté une scénariste. « C’est un peu comme si Dieu déplaçait les nuages pour dire “intéressant, cet humain, là”, avant de refermer les nuages », ironise-t-il, flatté.

Le comédien a commencé par regarder « le plus possible » des photographies de cardinaux pour « comprendre comment ils sont, pour voir leurs yeux ». « Je me suis surpris à les trouver démoniaques, s’amuse Maurizio Lombardi, avec leurs lunettes, leurs sourcils, ces mains avec ces anneaux précieux, ces colliers en or, dans ces habits sévères couvrant leur gros ventre. » Mais il a pris plaisir à prêter ses traits au cardinal fictif. « La soutane est très confortable, s’amuse-t-il, elle élance la figure des grandes personnes. » Même si « dans la peau d’un cardinal, tu as la rigidité de cet habit ».

 

Maurizio Lombard (à droite) dans The New Pope, de Paolo Sorrentino, avec Cécile de France (à gauche), Javier Camara, Ramon Garcia et Silvio Orlando (Photo : Gianni Fiorito)

En apparence seulement, car la robe est aussi commode pour qui aime danser. Le cardinal de Paolo Sorrentino est en effet dansant. « J’ai eu de la chance, Paolo me fait danser dans l’un des épisodes, car j’aime danser, se réjouit-il. Si je pouvais, je danserais dans tous les films. »

Le cinéaste en donne un avant-goût dans une vidéo des coulisses sur son compte Instagram. Dans le premier épisode, présenté à la presse fin décembre, le cardinal Assente lâche un autre pas de danse discret dans la chapelle Sixtine. Pour le reste, Maurizio Lombardi « s’est laissé emporter » par ce que lui disait Paolo Sorrentino. « Il écrit un peu tout ce qui doit être fait, précise l’acteur. Dans le scénario, il y a déjà toutes les indications. Il est donc assez facile d’entrer dans la peau d’un personnage écrit par Paolo Sorrentino, grâce surtout à ce qu’il te fait dire. Il est aisé de deviner la direction qu’il faut prendre. »

Maurizio Lombardi réalise un rêve en travaillant avec le réalisateur de La grande bellezza, oscar du meilleur film en langue étrangère en 2014. « J’avais passé le casting pour ce film, se souvient-il, mais cela n’a rien donné car j’étais trop excité à l’idée de le rencontrer. Quand je suis arrivé devant lui, c’est moi qui lui ai fait passer un casting, je voulais savoir pourquoi il est si grand. » Mais pour The young pope, le casting est passé. Les deux hommes travaillent ensemble. Paolo Sorrentino « est très maniaque, se consacre beaucoup au tournage, prend grand soin des acteurs en respectant leur travail et celui de son équipe, détaille le comédien. Il a un grand contrôle du set, sans s’imposer, simplement car son écriture est très figurative, tu peux tout de suite imaginer de quoi il s’agit. C’est clair pour tout le monde, pour les acteurs, pour le directeur de la photographie ».

Imaginer le Vatican de Paolo Sorrentino lui plaît. Mais il ne connaissait rien du réel petit Etat et, aujourd’hui encore, « cela ne l’intéresse pas ». Et ce même si, « comme le dit Paolo Sorrentino, le Vatican est source de grande inspiration narrative dû à l’énorme mystère l’entourant ». « Les grands pouvoirs ne m’intéressent pas », lance l’acteur ayant pourtant interprété dans sa carrière toute la hiérarchie ecclésiale ; du prêtre dans Chi m’ha visto en 2017 aux côtés de Pierfrancesco Favino au pape dans une petite production, en passant par le moine dans Le nom de la rose en 2019 avec notamment John Turturro et Rupert Everett. « Le pouvoir fils de l’argent, comme celui de l’Eglise ou de la politique, ne m’intéresse pas, conclut-t-il. Au contraire du pouvoir enfant de la poésie, comme celui de Paolo Sorrentino. »

 

Maurizio Lombardi, le Buster Keaton italien, selon le magazine Style, du quotidien Il Corriere della Sera

Avec Hammamet, le leader socialiste italien Bettino Craxi renaît au cinéma

Hammamet est l’événement cinématographique italien de ce début d’année. Gianni Amelio, maestro du cinéma transalpin, ressuscite un personnage controversé de l’Histoire politique de la péninsule : La pellicule raconte les derniers moments de Bettino Craxi, ancien président du Conseil des ministres dans les années 80 et secrétaire du Parti Socialiste pendant près de deux décennies.

L’ancien premier ministre est mis en cause dans l’affaire Mani Pulite, une série d’enquêtes ayant révélé dès 1992 un système de collusion entre les mondes politique et économique. Bettino Craxi s’enfuit en Tunisie en 1994, l’année de l’entrée en politique et de la victoire inattendue de Silvio Berlusconi, avant deux condamnations pour corruption et financement illégal de parti.

 

Le président (Pierfrancesco Favino) dans Hammamet, de Gianni Amelio (Photo : Claudio Iannone)

Pendant un peu plus de deux heures, le spectateur suit les dernières semaines de vie du politicien à Hammamet, ville tunisienne côtière à une soixantaine de kilomètres au sud-est de la capitale et donnant son nom au film produit par Pepito Produzioni avec Rai Cinema. Le point de vue est seulement celui d’un Bettino Craxi plein de rage et de rancœur, loin des polémiques et des scandales achevant en Italie la « première République ». Le cinéaste Gianni Amelio a voulu raconter la « longue agonie d’un homme de pouvoir ayant perdu celui-ci » et son « autodestruction ». Le leader meurt en 2000.

Avant même sa sortie en salle le 9 janvier, « Hammamet » est critiqué pour sa présumée contrariété face aux enquêtes judiciaires visant entre autres Bettino Craxi. La veille, jour de la présentation à la presse du film, le journal Il Fatto quotidiano regrette par exemple que l’œuvre ne rappelle pas que, selon les sentences, le leader socialiste était au courant des pots-de-vin encaissés par son parti et de l’utilisation que le politique en faisait.

 

Pierfrancesco Favino dans la peau de Bettino Craxi, aux côtés du réalisateur Gianni Amelio (Photo : Claudio Iannone)

« J’accepte que l’on démonte mon film, mais je n’accepte pas qu’il le soit à priori et sur ce qu’il n’est pas », a violemment répondu le cinéaste à un journaliste du quotidien. Gianni Amelio n’a voulu faire un film « ni politique ni militant ». Il se défend en faisant remarquer que lorsque « le président » – le nom de Bettino Craxi n’est jamais prononcé – tient des propos politiques, le format 16/9 devient 4/3. Ce dernier représente des « guillemets », explique le réalisateur.

« Je suis une chèvre » en politique, lâche alors Pierfrancesco Favino pour détendre l’atmosphère. Les traits de l’acteur, à la performance exceptionnelle, disparaissent sous cinq heures de maquillage quotidiens. Impossible pour le spectateur de reconnaître l’un des acteurs pourtant les plus en vue en Italie, notamment après son interprétation en 2019 du mafieux repenti Tommaso Buscetta dans Le Traître (Il Traditore) de Marco Bellocchio.

 

L’invité (Renato Carpentieri) et le président (Pierfrancesco Favino) dans Hammamet, de Gianni Amelio