Je voulais me cacher au cinéma

Il n’en pouvait plus de rester caché, Volevo nascondermi. « Je voulais me cacher » en français, le film de Giorgio Diritti primé au festival de Berlin en début d’année, retraçant la vie tumultueuse du peintre italien Antonio Ligabue, sort mercredi 19 août dans les salles transalpines, après six mois de crise épidémique et de longues semaines de quarantaine. La pellicule avait déjà été distribuée dans les cinémas en février dernier, quelques jours seulement avant le confinement national et, donc, la fermeture des salles obscures.

Volevo nascondermi a préféré attendre la réouverture des cinémas plutôt que d’être distribué en streaming. Lors de sa présentation dans les open-airs durant le week-end de la mi-août, il s’est hissé tout de suite au sommet d’un box-office italien encore très timide. Selon l’agence de presse Ansa, le film a encaissé durant les deux jours d’avant-premières près de 100.000 euros d’entrées sur un total de 305.169, contre presque deux millions et demi d’euros le même week-end de l’an dernier. Il est par ailleurs en lisse pour les EFA 2020, les European Film Awards.

 

L’actrice Pina (Paola Lavini) face au peintre Antonio Ligabue (Elio Germano) dans Volevo nascondermi

 

« C’était le film de la fermeture, c’est aujourd’hui le film de la réouverture », se réjouit Paola Lavini, au téléphone. L’actrice prête ses traits à Pina, femme fatale et opportuniste tentant de profiter du succès d’Antonio Ligabue. Volevo nascondermi a attendu la réouverture des cinémas car « c’est une œuvre conçue pour les salles », ajoute-t-elle. La photographie lui a d’ailleurs valu un Globo d’oro, les Golden globes italiens, prix cinématographiques remis par l’Association de la presse étrangère en Italie. Le film a aussi reçu le Globo d’oro du meilleur film et, surtout, l’Ours d’argent à Berlin du meilleur acteur décerné à Elio Germano.

Dans une interprétation magistrale, l’acteur italien s’est transformé en un Antonio Ligabue viscéral, à la fois sauvage, presqu’animal, et émouvant. Le film relate son enfance difficile en Suisse, son arrivée en Italie, dont il ne connaît pas la langue, son succès et, surtout, son rapport difficile à l’autre. Quant à son rapport avec les femmes, « il n’y pensait même pas, raconte Paola Lavini. Il voulait se marier seulement parce que tout le monde le faisait et qu’il pouvait se le permettre. Il manquait d’affection et de câlins, mais sa vraie amante était sa toile, avec qui il entretenait une relation passionnelle et conflictuelle. »

Volevo nascondermi dépeint deux femmes de la vie d’Antonio Ligabue ; Cesarina, simple et sans prétention que le peintre semble un peu désirer. Et la Pina de Paola Lavini. « J’interprète une belle femme, prédisposée envers l’autre, confie l’actrice, mais qui se rapproche de l’artiste seulement par opportunisme. Elle connaît la valeur de son portrait peint par Ligabue. » Pina arrive en effet dans sa vie lorsqu’il connaît déjà la gloire. « Il était convaincu qu’il aurait rencontré le succès, poursuit Paola Lavini, malgré une vie tordue, aussi bien physiquement que mentalement. »

 

Antonio Ligabue (Elio Germano) dans Volevo nascondermi

 

Succès que rencontre aussi Volevo nascondermi, six mois après sa brève première sortie en salle. Aujourd’hui, une augmentation des cas de personnes testées positives au coronavirus inquiète l’Italie et toute l’Europe. « Je ne veux pas penser à une possible deuxième vague, réagit Paola Lavini. Mais dans notre milieu, nous en parlons. Non seulement par peur de voir les salles à nouveau fermer, mais aussi de voir les tournages suspendus. »

L’actrice et chanteuse émilienne se concentre donc sur ses projets actuels : L’île du pardon, le prochain film du réalisateur tunisien Ridha Béhi, aux côtés de Claudia Cardinale ; une tournée musicale rendant hommage à Federico Fellini et Alberto Sordi, deux monuments du cinéma italien dont le centenaire de la naissance est fêté cette année ; et, bien sûr, la présentation au public du « film de la réouverture » en pleine crise épidémique, Volevo nascondermi.

 

Giorgio Diritti, le réalisateur de Volevo nascondermi, recevant le Globo d’Oro du meilleur film (photo : Antonino Galofaro)

Dans l’Aspromonte, un cinéma les pieds dans la boue

Comment un acteur peut-il refuser la possibilité de passer ses journées à « jouer dans la boue comme un enfant, pieds nus dans la montagne où les téléphones n’ont pas de réseaux » ? Marcello Fonte, prix d’interprétation masculine en 2018 au Festival de Cannes pour Dogman, de Matteo Garrone, est l’un des protagonistes de Aspromonte, la terre des oubliés, dans les salles obscures italiennes depuis fin novembre.

Le film du réalisateur Mimmo Calopresti raconte l’histoire du village d’Africo, dans l’Aspromonte calabrais, dans un sud de l’Italie des années 50. Isolés, abandonnés par les autorités, privés de médecin, opprimés par un bandit local, les villageois décident de construire eux-mêmes une route pour se connecter à la civilisation. Aux côtés du poète de la bourgade Marcello Fonte, Sergio Rubini en criminel, Francesco Colella et Marco Leonardi en meneurs de la contestation sociale et l’actrice fétiche du cinéaste, Valeria Bruni Tedeschi en enseignante débarquée du Nord.

 

Au centre, Marcello Fonte, Valeria Bruni Tedeschi et Sergio Rubini

Inspiré de faits réels, Aspromonte est le récit d’une Italie du Sud abandonnée. La question du Mezzogiorno hante la péninsule depuis son unité en 1861. La pellicule est surtout l’histoire des « oubliés » d’une région montagneuse reculée. « Au début du tournage, des enseignants calabrais étaient en grève car ils manquent d’école, se souvient Mimmo Calopresti. Les enfants sont amenés à faire jusqu’à deux heures de bus pour en trouver une. Dans le même temps, les bateaux de migrants que l’on voyait de nos montagnes étaient bloqués au large. Aider tous ces “derniers” serait la voie la plus simple, mais elle n’intéresse pas les politiciens. »

Le réalisateur, avec Marcello Fonte et le producteur Fulvio Lucisano, se trouvait au siège de l’Association de la presse étrangère à Rome, mi-janvier. Devant une poignée de journalistes, ils présentaient leur film en concours pour le Globo d’Oro, les Goldens Globes transalpins. Leur origine calabraise commune explique un projet ambitieux et risqué. Le film a coûté deux millions et demi d’euros. « Nous ne les avons pas récupérés, mais cela ne fait rien », regrette le producteur nonagénaire ayant voulu raconter « une tranche de sa vie ».

 

Le producteur Fulvio Lucisano au siège de l’Association de la presse étrangère à Rome, avec Mimmo Calopresti

« Le cinéma italien n’a pas du tout envie d’aller dans des lieux inaccessibles, regrette Mimmo Calopresti. Difficilement, il va affronter ce genre de vie, sur ce genre de terrain, avec ses dialectes, ses personnages pieds nus, sa boue ». Le producteur se rappelle par exemple que le cinéaste Luigi Comencini « ne voulait pas se rendre en Calabre pour un tournage de peur d’être ravi par le crime organisé. J’ai dû l’emmener devant le préfet pour le rassurer », s’amuse Fulvio Lucisano.

Le Sud italien souffre encore, est aujourd’hui toujours plus pauvre. « Dans le monde, il y a des Africo partout. Depuis l’Aspromonte, conclut le cinéaste, nous voulions raconter la civilisation. »

 

Marcello Fonte, dans Aspromonte de Mimmo Calopresti