« Les liens » du cinéma de Daniele Luchetti

Interview. « Les liens » ouvraient la mostra du cinéma de Venise l’an dernier. Daniele Luchetti présentait son dernier film dans un climat serein, lorsque le coronavirus ne semblait, en Italie, qu’un mauvais souvenir. Mais les contagions repartaient à la hausse et, durant l’automne, les salles fermaient à nouveau. Ses « Lacci » sortent ce mercredi dans les cinémas de Suisse romandes, quelques jours après la réouverture des salles transalpines et alors que les Français peuvent pénétrer eux-aussi à nouveau dans ces lieux de culture.

L’œuvre du cinéaste romain relate la crise d’un couple dans deux phases différentes de sa vie. Au début des années 80, Aldo révèle à sa femme Vanda l’avoir trompée. Leurs enfants subissent alors leurs violentes disputes. Le spectateur suit le couple jeune, interprété par Alba Rohrwacher et Luigi Lo Cascio, et ancien, des décennies plus tard. Les deux personnages ont alors les traits de Laura Morante et Silvio Orlando. Daniele Luchetti s’inspire du roman homonyme de Domenico Starnone pour livrer une histoire de violence et d’amertume. « Daniele Luchetti tire la matière d’une comédie douce-amère qui ne tient pas ses promesses », commente pour Le Temps Antoine Duplan. Entretien avec le réalisateur à la veille de la sortie du film en Romandie.

 

Le réalisateur Daniele Luchetti à la mostra du cinéma de Venise l’an dernier (© La Biennale di Venezia / ASAC / Jacopo Salvi)

Quels sont ces liens que vous racontez ?

En italien, « lacci » signifient « liens » mais aussi les lacets des chaussures. Ces derniers permettent de serrer avec un nœud quand les premiers ne souffrent pas de contraintes. Le titre italien est donc un jeu de mots : délacer un lacet d’amour signifie délacer un pacte d’amour.

Qu’est-ce qui vous a poussé à adapter l’œuvre de Domenico Starnone ?

La possibilité de s’identifier dans chacune des trois phases de l’œuvre, et donc du film, m’a semblé forte. Le film a trois points de vue : celui du jeune couple, celui du couple qui a vieilli et, enfin, un troisième couple dont je ne révélerai rien. Ce sont trois points de vue nous permettant, bien qu’amèrement, de nous identifier dans les trois phases de la vie de ces personnages. Nous suivons d’abord des protagonistes jeunes, avec une envie de l’autre à tout prix. Mais cela est synonyme de fractures, de drames, de priver les autres de la liberté de s’en aller. Dans les deux autres phases, nous voyons les conséquences d’une séparation mal gérée, qui n’a pas abouti.

La crise sentimentale que vous racontez a lieu dans les années 80. Quel écho peut-elle avoir pour un spectateur en 2021 ?

Dans ces années-là, nous vivions encore soumis à une sorte de convention sociale imposant de ne pas se séparer, de rester ensemble pour le bien des enfants. Aujourd’hui, il semble que la société soit plus fluide concernant les relations. Mais si l’on regarde les individus, les liens sont variables. En observant de près des histoires de séparation, je note que toutes sont en réalité compliquées à mener jusqu’au fond. Les liens sont difficiles à défaire même lorsqu’ils sont tumultueux. Certaines personnes ne concèdent pas de s’en aller, car elles se trouvent plus à l’aise dans le mal être, plus à l’aise dans la contrainte de rester avec l’autre. Ce couple raconte aussi comment parfois certains choisissent cette contrainte toxique mais rassurante plutôt que la liberté de recommencer.

 

Aldo, interprété par Luigi Lo Cascio, avec ses deux enfants dans une scène du film Les liens (Lacci)

Les années 80 et même 70 sont souvent l’arrière-plan de vos films, comme dans Ton absence ou encore Mon frère est fils unique. Que représentent pour vous ces années ?

Ce sont les années durant lesquelles j’ai vécu ma vie avec le plus d’intensité. Durant lesquelles se sont tissés certains sentiments qui m’ont ensuite conditionné pour le reste de ma vie. Je me sens à l’aise dans le cinéma qui raconte ces années-là. J’aime aussi raconter les années contemporaines, je n’ai pas cessé de vivre depuis ! Mais raconter les années 60 à 80 permet de me détacher davantage. Et cela me permet aussi une construction visuelle plus personnelle.

Vous débutez votre carrière cinématographique justement dans les années 80, aux côtés de Nanni Moretti. Comment était-ce alors travailler dans le cinéma ?

Ce que nous faisions alors était un cinéma qui était en train de se détacher du parcours des grands maîtres du passé. Nous avons dû enterrer nos pères cinématographiques, trouver une façon personnelle de faire des films. Et aujourd’hui à nouveau, tout est en train de changer. Le cinéma vit une transformation historique depuis deux ou trois ans. Il y a un fort changement générationnel suivi par les plateformes de streaming et leurs désirs et besoins commerciaux. Et j’observe une énergie énorme de scénaristes et d’acteurs pressant pour entrer dans ce grand business qui l’est plus qu’autrefois. Dans le passé, la différence entre le cinéma de qualité et le cinéma commercial était plus marquée. Aujourd’hui, tout se mélange de manière imprévisible.

 

La nouvelle génération de cinéastes ne désire plus tant marcher sur les pas d’Orson Welles mais plutôt réaliser une série pour Netflix

 

Plus de risques étaient pris ?

Oui sans doute, mais car on pouvait se le permettre. Parce qu’il y avait une certaine légitimité qui permettait avec une certaine facilité de faire des films à petit budget. Et il y avait aussi la salle. Il y avait une économie particulière permettant de prendre plus de risque, avec un passage du cinéma à la télévision plus marqué. Même si cela existe encore. Mais aujourd’hui, il y a peut-être moins d’envie d’essayer. Comme si la nouvelle génération de cinéastes ne désire plus tant marcher sur les pas d’Orson Welles mais plutôt réaliser une série pour Netflix.

Il y a les années, mais il y a aussi le lieu. Pourquoi Naples ?

C’est la ville du livre. C’est une ville où les sentiments sont exaspérés, exagérés. Je désirais un tournage loin de chez moi, mais pas trop, pour pouvoir me concentrer durant les quelques semaines de travail. Je voulais trouver l’atmosphère, les odeurs, les saveurs de cette ville où les sentiments dégagent beaucoup d’énergies. J’espérais que cela m’influencerait. Mais dans le film, Naples se voit à peine.

À Naples toujours, vous avez réalisé la troisième saison de L’amie prodigieuse. Cette ville a pour vous une importance particulière ?

J’apprends encore à la connaître. C’est devenu ma deuxième ville depuis maintenant deux ans. Il est très difficile briser le mur des clichés et entrer dans une ville avec une telle énergie, pouvant être à la fois accueillante et repoussante. Elle est parfaite pour les narrateurs. Ils peuvent y trouver mille histoires différentes, de la haute bourgeoisie à la criminalité, en passant par les films en costumes. Un film de science-fiction pourrait même y être réalisé, car c’est une ville aux mille visages disposant de très bons acteurs locaux. C’est une galaxie qu’un film seul ne peut contenir.

 

Le cinéma est l’énergie de lumière qui satisfait notre besoin d’écouter des récits

 

Qu’est-ce que le cinéma ?

Quelque chose qui change en permanence. Quand nous pensons qu’il s’agit d’un objet éternel fixé d’une certaine manière, il a déjà évolué. Au cours de ma vie, il a changé complètement de nature au moins trois ou quatre fois. Je me rappelle de la salle où mes grands-parents m’amenaient l’été quand j’étais petit. Lors des projections le soir, le toit s’ouvrait pour faire entrer l’air frais, car tous fumaient. Je voyais cette fumée monter vers le ciel et les étoiles. J’avais l’impression d’être dans un vaisseau spatial qui voyageait. Je me rappelle y avoir vu de tout, les films de Totò, de Fellini, toute l’histoire du cinéma de ces années-là. Cette salle, Havana, aujourd’hui n’existe plus. Ce n’est pas dit que le cinéma soit lié à la salle. Le cinéma est l’énergie de lumière qui satisfait notre besoin d’écouter des récits.

Sole, une ode au cinéma comme premier film

Un « drame néoréaliste » pour raconter l’histoire d’un jeune homme un peu paumé, voyou sur les bords, et d’une mère porteuse. Le cinéaste italien Carlo Sironi raconte dans son premier film, Sole, débarqué dans les salles françaises le 9 septembre dernier, une Italie sans avenir, un couple désireux de devenir parents, leur neveu devant se faire passer pour le futur père pour des raisons administratives, et cette jeune polonaise arrivée enceinte dans la péninsule. Le film affronte des thèmes comme la GPA et la paternité sans parti pris, sans jugement, mettant toujours le cinéma à la première place.

 

Le réalisateur de Sole, Carlo Sironi, à la mostra du cinéma de Venise en 2019

« Sole ne veut pas montrer la réalité telle qu’elle est, confie le réalisateur romain de 37 ans. Ce n’est pas le rôle du cinéma. Il veut la montrer à travers le filtre cinématographique. Avec l’abstraction des couleurs et des images, j’ai voulu transformer la réalité. Simplement la reproduire grâce à la technique est facile. » Carlo Sironi revient de deux semaines de promotion en France. La crise sanitaire a réduit le nombre d’avant-premières et de premières prévues dans l’hexagone. Sorti en Italie en octobre 2019, le film poursuit ainsi sa distribution l’ayant vu primé à Venise, lors de la Biennale de l’an dernier, ou encore passé par la Berlinale de ce début d’année.

Le cinéaste est satisfait autant que surpris par l’accueil en France, où « les spectateurs semblent plus habitués qu’en Italie au genre du film, à son langage et à son récit particulier, poursuit-il. Peut-être grâce à une majeure distribution du genre » chez le voisin français. La pellicule est laconique, elle laisse énormément de place au spectateur, mis lui aussi à contribution. « Le langage de mon film est classique et simple, détaille Carlo Sironi. Il laisse beaucoup de place à l’émotion, il ne veut pas accompagner le spectateur, que je considère divinatoire. Celui-ci peut imaginer ce qui se passe sans avoir besoin d’un pilote automatique. C’est là l’un des pouvoirs du cinéma. » Bien qu’aux commandes de son premier long-métrage, Carlo Sironi fait preuve d’une maîtrise de l’écriture, de la photographie, de la mise en scène et de la réalisation.

 

Les acteurs Claudio Segaluscio et Sandra Drzymalska dans Sole, de Carlo Sironi

« La pureté de Sole est le signe qu’il y a encore qui croit dans le cinéma et non dans le marketing », écrivait d’ailleurs l’hebdomadaire L’Espresso à l’occasion de la sortie italienne. Et pousse le spectateur à s’interroger. « J’ai voulu affronter toutes les questions morales que posent les problématiques de la paternité et de la GPA, explique encore Carlo Sironi. Un homme n’étant pas le père biologique peut-il tout de même le devenir ? La mère porteuse peut-elle changer d’idée ? L’enfant se sentira-t-il mieux avec des parents désireux de l’élever mais ayant payer pour l’avoir ? » Le « néo-réalisme » remarqué par Le Nouvel Obs est peut-être à rechercher dans ces questionnements.

« La mostra de Venise est un laboratoire pour les festivals à venir »

La 77èmemostra internationale d’art cinématographique de Venise s’ouvre ce mercredi pour dix jours. Après des mois d’hésitations, le directeur artistique et les autres dirigeants du festival ont décidé de défier le coronavirus en l’organisant physiquement. Les artistes et festivaliers devront respecter des mesures très rigides. Alberto Barbera, à la tête de plus d’une dizaine de biennales du cinéma, a répondu à quelques questions à la veille de l’ouverture de cette édition particulière.

 

Alberto Barbera, directeur artistique de la mostra de Venise, avec l’actrice Monica Bellucci en 2019 (Getty Images)

En ces temps de pandémie, quel genre de festival avez-vous réussi à organiser ?

Cette Biennale du cinéma est un laboratoire. Ce sera la démonstration, pour d’autres festivals notamment, que l’on peut à nouveau organiser de grands événements du moment que toutes les mesures possibles de sécurité sont respectées. Du contrôle de la température au port obligatoire du masque partout, même dans des salles toujours désinfectées, en passant par la réservation de sa place dans les cinémas, nous appliquerons ces mesures avec rigidité. Il s’agit de garantir à tous de participer sans courir de risques.

Après des mois et des mois d’incertitude, nous sommes certains que le festival pourra se conclure sans mauvaises surprises. Le sentiment prévalant maintenant est le sens de responsabilité : il s’agit du premier grand rendez-vous international à avoir lieu après l’annulation d’autres festivals et d’autres grands événements comme les Jeux olympiques. Le monde entier nous regarde.

Que demandez-vous de particulier cette année aux festivaliers et aux artistes ?

Nous avons pris des mesures auxquelles nous sommes en réalité déjà habitués : contrôle de la température corporelle à toutes les entrées, le port obligatoire du masque, toujours, que ce soit à l’extérieur comme à l’intérieur des salles cinématographiques, qui seront désinfectées. La principale nouveauté, peut-être la plus inconfortable, est la réservation de sa place pour toutes les projections. Mêmes les journalistes accrédités devront s’y plier, personne ne pourra arriver au dernier moment dans l’espoir de pouvoir entrer. Nous devons pouvoir tracer et contrôler les déplacements dans l’éventualité où quelqu’un tombe malade.

Nous avons maintenu le tapis rouge, mais avec la distance de sécurité entre acteurs, réalisateurs et photographes. Le public ne pourra pas y assister, car nous ne pouvons pas permettre les rassemblements, qui risqueraient de favoriser la diffusion du virus. Il faut donc renoncer au rite des autographes. Ces moments pourront être suivis en direct sur la télévision publique, sur le site de la Biennale et sur nos réseaux sociaux.

Pourquoi avoir invité sept directeurs artistiques de festivals du cinéma à la cérémonie d’ouverture ?

Il y a toujours eu une forte concurrence entre tous les principaux festivals, surtout ceux d’automne. Mais dès mars cette année, nous avons commencé à échanger pour essayer de comprendre comment affronter cette situation imprévue ensemble. Nous avons ensuite décidé de collaborer, d’échanger des informations, de soutenir les mêmes films sans par exemple prétendre une première mondiale : si un film plait à tous, il peut faire le tour de tous les festivals d’automne, de Venise à New York. Nous pouvons tous apprendre quelque chose de l’expérience des autres.

J’ai par la suite décidé d’inviter sept directeurs des festivals européens les plus représentatifs et importants pour donner un signal précis de cette volonté de collaboration. Il s’agit aussi d’un signe de solidarité non seulement envers les autres festivals mais aussi envers les auteurs, les réalisateurs, l’industrie cinématographique. Nous nous engageons à soutenir de toutes nos forces le cinéma dans sa globalité et sa complexité. J’espère que cet esprit de collaboration persiste une fois la crise du coronavirus dépassée.

Vu le rôle des festivals, qu’a signifié selon vous l’annulation du rendez-vous cannois ?

Une grande perte. Un coup très dur quand le cinéma subissait déjà des conséquences très négatives dues à la fermeture des salles, au blocage des productions. L’annulation d’un moment de promotion si important comme le rendez-vous de Cannes a été pour tous un autre signal négatif. C’est pour cela que tous regardent maintenant Venise comme la possibilité de repartir, de récupérer une forme de normalité.

Les festivals sont toujours plus importants car ils deviennent des centres de production culturelle, qui développent des projets de soutien aux jeunes réalisateurs. Ils ont aussi le rôle de former le public, d’habituer les plus jeunes à voir les films dans les salles, donc à découvrir la beauté et la richesse du cinéma. Il est donc impossible de renoncer à un festival, un support à l’industrie cinématographique tout autre que secondaire ou destiné à disparaître. Je crois que dans le futur, les festivals auront un rôle, une importance et un poids toujours plus pertinent.

 

Alberto Barbera, directeur artistique de la mostra, lors d’une précédente édition de la biennale du cinéma de Venise

Comment s’est déroulée la sélection des films durant ces mois si particuliers de cinémas fermés et de productions bloquées ?

Nous n’avons pas réussi à voir seulement certaines grosses productions américaines. Les principaux studios et autres Netflix ou Apple sont encore en quelque sorte en quarantaine : ils ne permettent pas aux réalisateurs et acteurs de voyager pour promouvoir leurs films quand d’autres ne sont simplement pas distribués. Ils ont donc décidé de nier les pellicules à tous les festivals d’automne. Nous n’avons pas vu non plus de nombreux films français ou italiens attendus, mais renvoyés à l’an prochain, comme le nouveau Nanni Moretti.

Cela étant dit, tout s’est déroulé comme les années passées. Les films nous sont arrivés du monde entier, dans la même quantité. Il y a cette année dans notre programme plus de cinquante pays représentés, dont certains encore en quarantaine. Ce n’est pas un festival autochtone, composé seulement de cinéma italien ou européen, mais bien un festival international. Il témoigne d’un cinéma tout autre que moribond, mais d’un cinéma capable de se rénover, de trouver de nouvelles voix et de nouvelles narrations.

Quant au cinéma italien, comment l’avez-vous vu résister dans l’un des pays européens les plus touchés par le coronavirus ?

Le cinéma italien se porte bien. En témoignent les succès internationaux des deniers films de Marco Bellocchio, de Matteo Garrone ou encore de Paolo Sorrentino. Nous avons aussi pu observer un retour du public italien dans les salles pour voir des films nationaux. Il y a beaucoup de réalisateurs de talent, expérimentés ou à leurs débuts, confirmant que notre cinéma est en bonne santé. Une génération est par ailleurs prête à prendre la place des vieux maîtres ayant participé au rayonnement du cinéma transalpin ces dernières décennies, mais destinés doucement à céder leur place. La mostra de Venise cette année confirme cette tendance positive.