La recette Abe pour traiter avec Donald Trump (une fiction réaliste)

Shinzo Abe est plus ou moins le seul dirigeant d’un pays développé qui soit parvenu à établir une bonne relation avec Donald Trump. J’ai pu obtenir un mémo écrit à l’intention de ses homologues européens pour leur donner quelques conseils en vue de séduire le président américain. Voici donc la recette Abe, cynique et amorale mais efficace, pour faire face à l’homme qui menace de détruire l’ordre international.

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Chères et chers collègues,

 

J’ai remarqué que vous aviez quelques difficultés à traiter avec le nouvel occupant de la Maison Blanche. Cela n’a rien d’étonnant, bien sûr, vu sa personnalité difficile et son mépris pour l’engagement avec les partenaires et alliés traditionnels de son pays. Et pourtant, je crois pouvoir me vanter d’avoir évité des retombées trop négatives pour le Japon. Je suis donc prêt à vous offrir quelques conseils pour gérer le « risque Trump ». Gardez en tête les points suivants, et vous aussi pourrez obtenir la confiance d’un homme capricieux (même s’il vous faudra pour cela avaler quelques couleuvres).

 

  1. Etablissez une relation personnelle

Il est de notoriété publique que Donald trouve la présidence américaine moins facile et plaisante qu’il le pensait. Vous avez donc tout intérêt à le sortir du cadre officiel et des contraintes protocolaires qui l’embêtent tant. Rendez-lui visite dans l’une de ses nombreuses propriétés, où il se sent tellement mieux qu’à la Maison Blanche. Allez faire quelques parties de golf – cela lui plait visiblement plus que ses fonctions publiques. Donald veut des gens avec qui il se sent à l’aise, pas des interlocuteurs exigeants. Plus il vous considérera comme un ami, plus vous limiterez les dégâts qu’il infligera aux intérêts de votre pays (Donald ne parle par exemple plus beaucoup du déficit commercial de son pays face au mien).

 

  1. Démontrez votre solidarité

Donald se sent persécuté par ses ennemis au sein de l’establishment. Dans vos conversations personnelles, plaignez-vous également de la façon dont la presse vous traite. Vous trouverez une oreille très réceptive. Mais ce n’est pas tout. Votre objectif est de le convaincre que vous partagez sa volonté de « rendre sa grandeur à l’Amérique ». Lors de la visite récente de Donald au Japon, je l’ai emmené manger des hamburgers de viande américaine et vanté ses mérites (le bœuf japonais est en réalité infiniment supérieur, mais nous n’en faisons pas souvent de la viande hachée). J’ai même fait préparer des casquettes reprenant son slogan de campagne au profit de l’alliance entre nos deux pays (voir l’image ci-dessus).

 

  1. Mettez en avant votre contribution à la prospérité américaine

Dans le même ordre d’idée, toute promesse d’investissements aux Etats-Unis sera très bien reçue. Soulignez que vos compagnies produisent sur territoire américain. Renseignez-vous auprès de vos chefs d’entreprise pour tout projet en cours, que vous pourrez rassembler en un programme d’investissement à gros chiffre. Le but est de lui fournir la matière d’un tweet d’auto-congratulation. Donald vous sera reconnaissant de toute « victoire » que vous lui offrirez.

 

  1. Soyez généreux dans vos louanges

L’égo de Donald est surdimensionné, comme chacun le sait. Louer ses aptitudes de businessman et ses victoires politiques est donc la façon la plus directe et facile de gagner son affection. Certes, offrir des compliments à un homme dont vos citoyens ont probablement une très piètre opinion peut être délicat. Il est cependant facile de faire savoir à la presse de votre pays que vous ne faites qu’agir tactiquement. Cette information ne lui parviendra probablement pas, et, même si c’est le cas, il vous sera facile de le convaincre que ce ne sont que des fake news.

 

  1. Evitez de le critiquer publiquement

Quelles que soient les doutes que vous exprimez face à ses politiques en privé, essayez de ne pas faire de même en public. Donald est notoirement sensible à la critique et ne peut s’empêcher de contre-attaquer. Bien qu’il offre une cible facile et presque constante, il vous faut donc mettre à l’épreuve vos talents de politicien et abuser de la langue de bois. Exprimez regrets et espoir d’un changement de cours, certes, mais n’utilisez pas des mots trop négatifs. Evitez de commenter les développements intérieurs aux Etats-Unis, même s’ils vous horrifient. Soulignez plutôt les terrains d’entente et là ou vous approuvez ses actions. Si vous pouvez exprimer votre soutien dans un journal américain, encore mieux. Cela atteindra bien plus facilement ses oreilles.

 

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Ces recommandations vous sembleront peut-être cyniques et même avilissantes. Je comprends parfaitement votre réticence à chercher l’amitié avec un homme qui ne partage pas nos valeurs et qui méprise tout ce que ses prédécesseurs ont réalisé avec nos pays. Pourquoi, me direz-vous, rester stoïque et souriant face à un mépris affiché pour tout ce qui n’est pas américain ? La réponse est simple : tant que Donald occupera la maison blanche, nous devons viser le contrôle des dommages qu’il inflige aux intérêts de nos pays et à la stabilité internationale.

Cela implique de passer sous silence des moments douloureux, comme lorsque Donald s’est permis, sur sol japonais, de faire allusion triomphalement au bombardement atomique qui a mis fin à la guerre du Pacifique. Cela implique également de s’adapter à des décisions terriblement dommageables comme le retrait américain de l’accord de partenariat transpacifique, conclu après de longues et rudes négociations et vital pour l’avenir économique de l’Asie-pacifique. Nous sommes cependant en situation de crise, et cela nous demande à tous des sacrifices.

Boires et déboires des nationalistes japonais

Les tendances nationalistes d’une partie de la classe politique japonaise – surtout au sein du parti dominant, le Parti libéral-démocrate (PLD) – sont bien connues. Un scandale qui fascine le Japon depuis plusieurs semaines met en lumière ces tendances, mais également les obstacles auxquels font face les politiciens qui tentent de transformer leurs idées en politiques publiques.

 

Le jardin d’enfant militariste

Le scandale en question tourne autour d’une organisation privée dédiée à l’éducation, Moritomo Gakuen, aux idées extrêmement traditionalistes et révisionnistes. Le Asahi Shimbun, le grand journal de centre-gauche japonais, avait révélé début février que Moritomo avait obtenu à prix extrêmement bas un terrain dans la ville d’Osaka pour y construire une école primaire.

L’organisation compte y propager une idéologie rétrograde déjà en évidence dans un jardin d’enfants sous sa direction. Des vidéos ont révélé des jeunes enfants entraînés à se comporter comme des petits soldats, à réciter des textes d’avant-guerre et à jurer allégeance à l’empereur, tandis que l’administration de l’établissement est accusée d’utiliser des termes dénigrants envers les Chinois et les Coréens dans sa correspondance avec les parents.

 

Jusqu’au sommet du gouvernement

On peut déjà se demander comment de telles pratiques ont été jusqu’à présent possibles sans réaction de l’administration publique – ce qui n’est peut-être pas étonnant lorsque l’on sait que le Ministère de l’éducation lui-même compte en son sein nombre d’idéologues révisionnistes. Plus grave encore, Moritomo s’est révélé être directement relié au Premier Ministre, Shinzo Abe, et à ses proches.

La femme du Premier Ministre a en effet été nommée « directrice honoraire » du jardin d’enfants (elle dit que sa main avait été forcée) et y a donné un discours en septembre 2015. La ministre de la défense, Tomomi Inada, a également été en correspondance avec l’organisation et a même servi d’avocate pour elle il y a plus de dix ans – un fait qu’elle avait initialement omis (oublié dit-elle) de divulguer lors d’une déposition au Parlement. Quant au Premier Ministre lui-même, il se trouve impliqué personnellement par le fait que Moritomo comptait nommer la nouvelle école primaire en son honneur et par les accusations du directeur de l’organisation, Yasunori Kagoike, qui prétend que M. Abe lui a fait un don, ce que conteste vivement l’intéressé.

 

Ambitions frustrées

Rien ne prouve à ce jour que le Premier Ministre ait été directement impliqué dans la vente douteuse du terrain pour l’école primaire, et il a promis de démissionner si une telle preuve était découverte. Les liens existants entre Moritomo et les hauts échelons du pouvoir n’en restent pas moins frappants. Cela n’a en réalité rien de surprenant : M. Abe, Mme Inada et M. Kagoike (ainsi qu’une bonne partie de la délégation parlementaire du PLD) sont tous membres de Nippon Kaigi, une association nationaliste qui fait de plus en plus parler d’elle.

Ces liens n’ont cependant pas empêché MM. Abe et Kagoike de se disputer publiquement et on doute qu’ils renouent désormais leur partenariat quel qu’il fut. Toutes les personnes impliquées dans le scandale ont déjà payé un prix fort : la supervision des activités de Moritomo est en cours de révision, de même que la vente du terrain, et les inscriptions pour la nouvelle école primaire sont en chute libre. Quant au Premier Ministre, il a vu son taux d’approbation chuter fortement, une rare blessure pour un homme qui domine totalement le paysage politique japonais.

 

L’affaire a donc également révélé les résistances auxquelles font face ceux qui désireraient réhabiliter les idées néfastes d’une époque révolue. Le public japonais proteste dès que leurs activités sont mises à jour, et leur base de soutien est certes politiquement puissante, mais finalement très étroite. Malgré les controverses qu’ils causent régulièrement, on peut donc fortement douter que les révisionnistes japonais parviennent de sitôt à refaçonner le pays à leur goût.

La presse japonaise face aux défis d’aujourd’hui

La tragique disparition de l’Hebdo – qui a ma sincère gratitude pour m’avoir permis de créer ce blog maintenant hébergé par Le Temps – soulève de grandes questions sur l’avenir de la presse suisse romande. Peut-on trouver au Japon des éléments de réponse à ces questions? Moins qu’il peut paraître à première vue, mais l’expérience japonaise reste intéressante.

 

Tomber de bien plus haut

Un premier élément qui rend la comparaison entre le Japon et la Suisse romande difficile est bien sûr la différence d’échelle. En effet, la petitesse de notre territoire fait que la diminution progressive du lectorat, un phénomène observé partout dans le monde, laisse très peu de marge de manœuvre aux publications qui tentent de rester commercialement viables.

 

Les journaux japonais sont sous cet aspect plus chanceux, d’une part bien entendu de par la taille du pays, mais également parce que la tradition de lire des journaux papiers est plus profondément ancrée qu’ailleurs. Les deux plus grands quotidiens du pays, le Yomiuri Shimbun et le Asahi Shimbun, restent en tête du classement mondial des journaux sous l’angle de la circulation. En 2014, le Yomiuri distribuait plus de 9,2 millions de copies par jour et le Asahi plus de 7,2 millions.

Voilà des chiffres à faire pâlir d’envie n’importe quel éditeur. La presse japonaise fait cependant face aux mêmes problèmes que celle des pays européens et américains. Si le nombre de copies en circulation tous journaux confondus reste très élevé, plus de 39,8 millions par jour en 2016, cela constitue cependant une forte baisse par rapport au plus de 47 millions qui était distribués dix ans auparavant. De plus, les jeunes Japonais sont tout aussi disposés que les jeunes occidentaux à abandonner la presse papier et à aller chercher leurs nouvelles sur internet.

 

Même s’ils disposent de plus de temps et de marge de manœuvre que leurs homologues d’ailleurs, les journaux japonais font face aux mêmes défis, et peinent tout autant à trouver un modèle économique viable sur le web. La fidélité du lectorat d’âge moyen ou avancé (particulièrement important dans un pays vieillissant) et les amples ressources financières dont disposent encore les grands groupes médiatiques, auxquels appartiennent la plupart des journaux, les placent en meilleure position que d’autres pour affronter ces problèmes, mais leur expérience n’est pas particulièrement porteuse d’espoir pour les journalistes ailleurs.

 

Des “médias poubelles” ?

Après l’annonce de la fermeture de l’Hebdo, des politiciens de droite, et des publications internet soutenant leurs idées, se sont réjouis de la disparition d’un hebdomadaire dont ils critiquaient la ligne éditoriale. Ce spectacle fut déplorable, non seulement parce que lesdites critiques caricaturaient les positions politiques nuancées du magazine romand, mais aussi parce qu’ils évoquaient une vision du débat politique où l’argument doit être gagné en détruisant l’adversaire.

 

Au Japon, certains internautes sont plus généraux dans leurs accusations, traitant tous les médias dominants de “médias poubelles” et mettant en doute leur crédibilité. Il est vrai qu’au-delà des claires différences de lignes éditoriales entre les grands journaux, les journalistes entretiennent souvent des liens étroits avec les bureaucrates qu’ils sont chargés de couvrir dans les différents ministères et avec les politiciens. Cela décourage une couverture trop critique du gouvernement de peur de se brouiller avec ses sources et de perdre l’accès aux informations importantes, ce qui renforce le “courant dominant” et donne une certaine validité aux accusations de timidité et de conformisme.

 

Une satisfaction mal placée

Certains politiciens nationalistes et leurs supporters sont cependant prêts à aller plus loin et à accuser de trahison les publications critiques de leurs idées. Un exemple flagrant des excès de ce type d’accusations eut lieu en 2014 quand le Asahi Shimbun fut forcé de retirer une série d’articles au sujet des “femmes de confort”, ces femmes en majorité coréennes et chinoises qui furent forcées de travailler dans des maisons closes tenues par l’armée impériale japonaise durant la Seconde Guerre Mondiale, parce qu’une source importante de ces articles publiés au cours des décennies précédentes s’était avérée mensongère.

Le journal fut l’objet d’un torrent de critiques ne s’arrêtant pas au manque de professionnalisme dans ce cas particulier et l’accusant d’endommager l’honneur du Japon et d’être antipatriotique. Ces critiques ne provenaient pas seulement des milieux internet d’extrême-droite et des politiciens conservateurs, puisque même le grand quotidien de droite Yomiuri Shimbun prit part avec joie à la mise au pilori. Le Asahi Shimbun fut forcé de faire profil bas et s’est depuis fait plus prudent dans sa critique du gouvernement.

 

Gardiens de la modération

L’intensité des attaques contre le journal n’a cependant fait que donner des munitions à ceux qui sont prêts à traiter la presse entière de menteurs. Pour le Yomiuri, participer aux condamnations violentes revenait donc à se tirer une balle dans le pied. Quant aux politiciens qui se sont félicités d’avoir intimidé le Asahi, ils devraient se souvenir que la santé des grands organes de presse, si critiques soient-ils, est également une protection contre la polarisation du débat public qui affecte aujourd’hui plusieurs grandes démocraties occidentales.

 

C’est peut-être là la leçon que le Japon a à offrir. Comme je l’avais expliqué dans un billet précédent, le pays n’a pour l’instant pas été affecté par la vague populiste qui a déferlé sur l’Europe et les Etats-Unis, et la civilité du discours public contribue à cette immunité. La relative santé des grands organes de presse – et leurs liens (trop?) étroits avec l’élite politique – n’y sont sûrement pas pour rien. Les attaques débridées contre le Asahi Shimbun mettent cet état de fait en danger.

Dans le cas de l’Hebdo, sa fermeture est le résultat de décisions prises par la direction de Ringier à cause des pertes financières de la publication et sans grande considération des réalités politiques romandes. Il n’en reste pas moins que cette fermeture risque de porter un coup regrettable à la modération du débat public que, je l’espère, la Suisse continue de priser.