La politique japonaise chamboulée ?

Jusqu’à récemment, Shinzo Abe, le Premier Ministre japonais, semblait invulnérable. Il domine la politique du pays depuis le début de sa seconde administration en 2012 (la première, en 2007, c’était terminée dans l’ignominie) et ni le scandale occasionnel ni les controverses politiques autour des mesures impopulaires comme l’introduction du droit à l’auto-défense collective n’avaient réussi à endommager sérieusement et durablement son soutien populaire. Il semble cependant que sa bonne fortune l’ait finalement abandonné.

 

Le scandale de trop ?

La première profonde blessure est le dernier scandale en date, concernant la création par un ami du Premier Ministre d’une nouvelle école de vétérinaires. Faisant face à un surplus de pratiquants dans la profession, le gouvernement avait en effet interdit l’ouverture de tout nouveau programme d’enseignement. L’ami de M. Abe avait donc visiblement bénéficié d’appuis en haut lieu pour échapper à ce moratoire et le Premier Ministre lui-même a été pointé du doigt par un ex-bureaucrate.

Le gouvernement a tenté de répondre de sa façon habituelle – « circulez, il n’y a rien à voir » – mais les journaux et les partis d’opposition n’ont pas lâché l’affaire et M. Abe n’a pas réussi à éviter les accusations de favoritisme et de copinage. Le scandale, ainsi que le passage récent d’une loi de prévention anti-terrorisme jugée par beaucoup comme trop draconienne et floue dans les nouveaux pouvoirs qu’elle accorde au gouvernement, ont entraîné une chute dans le soutien au cabinet du Premier Ministre de 10% ou plus dans les derniers sondages.

 

La révolution à Tokyo

Ces problèmes ne sont cependant rien face au plus grand défi auquel M. Abe et son parti, le Parti Libéral-démocrate (PLD), font face, à savoir le mouvement lancé par la gouverneure de Tokyo Yuriko Koike (en photo ci-dessus célébrant la récente victoire électorale de son parti). Celle-ci était en réalité un membre du PLD avant qu’elle ne décide de se porter candidate à la mairie de la capitale sans le consentement de sa section locale. Sa plateforme : mettre fin à l’immobilisme et au manque de transparence de l’administration municipale, combattre le copinage entre politiciens et chefs d’entreprises, ainsi que le manque de transparence dans l’assemblée municipale (dominée par le PLD), et créer un gouvernement plus proche des citoyens.

 

Si ce programme semble familier, c’est qu’il évoque en partie celui des mouvements populistes occidentaux et en partie celui de « la République en marche » d’Emmanuel Macron. Mme Koike promet en effet de balayer une classe politique qu’elle décrit comme ossifiée et égoïste et de se battre pour les citoyens ordinaires, mais est plutôt libérale économiquement et n’adopte pas de rhétorique anti-immigrants, se disant représentante de tous les Tokyoïtes sans distinction. Elle est également, tout comme les figures de proue de ces mouvements, charismatique, capable de sentir dans quel sens va l’opinion publique et très habile dans son utilisation des médias.

A l’opposé des déconvenues récentes des populistes européens, cependant, elle a connu un succès impressionnant après sa victoire dans la course à la mairie, gardant le soutien de la grande majorité des Tokyoïtes grâce à des mesures populaires tels que ses efforts pour réduire les coûts des Jeux Olympiques de 2020, le délai du déplacement du marché au poisson de Tsukiji pour des raisons sanitaires, ou une initiative visant à améliorer l’équilibre entre travail et vie privée des employés de l’administration.

 

Après le triomphe électoral ?

Ces succès ont culminé ce week-end en une éclatante victoire aux élections législatives de la ville. Le nouveau parti politique de Mme Koike, « les habitants de Tokyo d’abord », formé il y a un mois seulement et composé principalement de novices et de transfuges, est devenu le plus le plus grand parti dans l’assemblée métropolitaine. Il a délogé le PLD, qui a perdu plus de la moitié de ses sièges, et formé une alliance avec le Komeito – allié de longue date du PLD au niveau national – offrant à Mme Koike une confortable majorité. Qui plus est, cette majorité se repose sur un taux de participation qui a augmenté de presque dix points par rapport aux dernières élections, en atteignant 51%.

 

Tous s’interrogent maintenant sur les conséquences de ce grand chamboulement pour la politique nationale. Dans l’immédiat, ces conséquences seront probablement négligeables. La défaite cinglante du PLD suscite bien entendu beaucoup d’introspection et de récriminations mutuelles au sein du parti, mais le cabinet de M. Abe ne changera probablement pas son agenda pour si peu. C’est cependant un nouveau cou dur pour lui, surtout que le scandale mentionné plus haut est l’objet d’une attention renouvelée maintenant que son parti montre des signes de faiblesse. A plus long terme, l’émergence d’une nouvelle force politique à Tokyo aura un impact non négligeable.

Mme Koike a probablement des ambitions nationales pour son nouveau parti, même si elle se concentrera elle-même sur l’administration de Tokyo au moins jusqu’à la tenue des Jeux Olympiques. Malgré ce répit temporaire, les calculs des autres partis sont devenus plus compliqués. Tokyo est désormais comme Osaka, la seconde plus grande ville du Japon, entre les mains d’un mouvement local, ce qui diminue considérablement les chances de ces partis d’obtenir des sièges au Parlement nationale comme aux assemblées locales dans les deux régions les plus peuplées du pays. Il est trop tôt pour prédire à quel point la carte électorale sera transformée lors des prochaines élections nationales (avant la fin de l’année prochaine), mais une chose est sûre : le pouvoir du gouvernement central, traditionnellement très fort dans l’archipel, se retrouve diminué au profit des autorités régionales.

« Heureusement que c’était le Tohoku ! »

Tout a commencé, fin avril, avec une allocution maladroite de Masahiro Namamura, alors Ministre de la Reconstruction. S’adressant à des membres de son parti, celui-ci avait affirmé au sujet du grand tremblement de terre de mars 2011 que le Japon avait encore été chanceux que la catastrophe aie touché la région du Tohoku (le nord-est du pays) et non les environs de la capitale, où les dégâts auraient été beaucoup plus importants.

On peut comprendre son raisonnement, mais ces paroles montraient très peu d’égards aux habitants du Tohoku, que M. Namamura semblait prêt à sacrifier simplement parce que leur région est moins peuplée et moins développée économiquement. La réaction ne s’est pas fait attendre. Le Premier Ministre, Shinzo Abe, qui s’exprimait directement après M. Namamura, a immédiatement condamné les remarques inappropriées de ce dernier et a offert ses excuses. M. Namamura a présenté sa démission le jour suivant.

 

Le pouvoir de Twitter

Ce n’était cependant pas la fin de l’affaire. Des utilisateurs de Twitter ont vite récupéré la formule « heureusement que c’était le Tohoku » dans un but plus positif, l’apposant à des images célébrant la région, ses sites culturels, sa beauté naturelle et sa nourriture délicieuse (l’image ci-dessus est un exemple utilisant une statue de Date Masamune, personnage historique célèbre, dans la ville de Sendai capitale du Tohoku). Le hashtag a vite pris et reste très populaire, apposé à toute sorte de tweets évoquant des bonnes expériences liées à la région.

Une bourde d’un politicien a donc été transformée en célébration du Tohoku par le pouvoir de l’internet. Ses habitants ne pouvaient que s’en réjouir, d’autant plus qu’ils se sont souvent sentis négligés suite à la catastrophe de mars 2011.

 

Sentiment d’abandon

Après le grand mouvement initial de solidarité nationale, le reste du pays est en effet vite retourné à ses propres affaires. C’est particulièrement vrai pour l’ouest de l’archipel (d’où vient M. Namamura), pour lequel le Tohoku est bien lointain et qui s’est plusieurs fois retrouvé opposé à l’est dans les luttes politiques du passé. Quoi qu’il en soit, les communautés affectées par le tsunami et par la catastrophe nucléaire de Fukushima ont du s’atteler seules à la tâche de reconstruire leur vie tant bien que mal.

 Le gouvernement national a investi beaucoup d’argent dans la reconstruction mais ses efforts ont été entravés par une direction instable (M. Namamura était le sixième Ministre de la Reconstruction en six ans), un manque de consultation avec les communautés locales et un excès de projets d’infrastructures grandioses mais peu utiles (comme une nouvelle « route de la renaissance » aujourd’hui peu fréquentée). Le traitement des personnes évacuées suite à l’accident de Fukushima a aussi beaucoup laissé à désirer.

 

Campagne publicitaire bienvenue

Un autre problème est que le Tohoku, déjà moins populaire parmi les touristes que les régions plus connues autour de Tokyo, de Kyoto ou d’Hiroshima, a eu de la peine à attirer les visiteurs après mars 2011. Pour les touristes étrangers, cela est en partie dû à l’association fausse de tout le nord-est du Japon avec la catastrophe nucléaire de Fukushima, alors qu’en réalité seule une partie de la province en question a été affectée.

Le mouvement spontané de célébration des attraits du Tohoku sur internet ne peut qu’être bénéfique de ce point de vue en rappelant aux Japonais (et espérons-le aux touristes étrangers) que la région est magnifique et accueillante. Pour ma part, je m’y rends souvent et peut attester de tous ses charmes.

Le Japon à nouveau face à la menace nord-coréenne

La Corée du Nord fait une fois de plus la une des journaux ces dernières semaines suite aux multiples essais de lancement de missiles balistiques que le régime de Kim Jong Un a récemment effectués avec plus ou moins de succès et à la guerre des mots de plus en plus intense entre Pyongyang et Washington. Le Japon, sous la menace directe des missiles nord coréens est bien entendu concerné au premier chef.

J’avais déjà publié en septembre dernier, lors d’un précédent épisode de tensions suite à un test nucléaire, un billet sur la réaction des citoyens de l’archipel face à cette menace ; les sentiments de la population nippone ont peu changé depuis : il règne aujourd’hui encore un sentiment de résignation face à un voisin capricieux et déraisonnable, et la menace nord-coréenne justifie les efforts du gouvernement japonais pour renforcer ses capacités de défense.

 

L’allié modèle

Le grand changement, depuis septembre dernier, est bien sûr la transition de la présidence de Barack Obama à celle de Donald Trump. Ce dernier a été critiqué pour sa rhétorique belliqueuse qui contribue à la montée des tensions, et pour s’être ensuite couvert de ridicule en annonçant de façon prématurée le déploiement d’un groupe naval de combat au large de la péninsule coréenne, alors que les vaisseaux en question étaient encore en mission à l’autre bout du continent.

Le Japon officiel ne s’est cependant pas joint aux critiques. Au contraire, Tokyo continue de suivre la politique choisie après le choc de l’élection de Donald Trump, à savoir se comporter en allié modèle et redoubler son engagement avec la nouvelle administration dans l’espoir d’éviter les potentielles retombées négatives du protectionnisme et du nationalisme affichés du président américain. Le bon contact lié par Shinzo Abe, le premier ministre japonais, avec ce dernier a semble-t-il contribué à éviter toute tension entre Tokyo et Washington (aidé en cela par les pragmatiques choisis par M. Trump pour s’occuper de la sécurité nationale) et l’alliance entre les deux pays est aujourd’hui plus solide que jamais.

 

Dans la crise coréenne actuelle, donc, le gouvernement japonais est pour le moment resté plutôt silencieux, déclarant simplement qu’il était en coordination étroite avec son allié et qu’il avait demandé à être consulté avant que le Pentagone ne lance une quelconque opération. Le Japon a également profité de l’arrivée du groupe naval de combat mentionné plus haut pour invoquer pour la première fois le droit à l’auto-défense collective, établi après une grande controverse il y a bientôt deux ans, et envoyer quelques vaisseaux assister les Américains.

 

Un sentiment de menace réelle

La politique agressive de la nouvelle administration américaine reçoit également le soutien d’une (relativement faible) majorité de la population japonaise selon des sondages récents. Cela n’est pas surprenant puisque les mêmes sondages montrent que plus de 90% des habitants de l’archipel se sentent menacés par les actions du régime de Pyongyang. La menace est telle qu’une partie du public est même prête à envisager l’acquisition, par le Japon, de moyens permettant de lancer une attaque préventive contre les installations militaires nord-coréennes – ce qui aurait été impensable il y a dix ans encore. L’inquiétude à l’égard de la belligérance du royaume ermite est donc bien réelle.

La plupart des Japonais préfèrent cependant encore la voie diplomatique pour tenter de résoudre la question nord-coréenne, et seulement 21% sont favorables à plus de pression militaire. Tout comme leurs voisins sud-coréens, encore plus exposés à la menace du nord, les habitants de l’archipel seraient donc certainement opposés à une attaque initiée par les Etats-Unis. Les risques de représailles que pourraient lancer Pyongyang contre les alliés de Washington font en effet froid dans le dos.

 

Cela n’empêche pourtant pas la vie de continuer de suivre son cours comme si de rien n’était dans l’archipel. La Corée du Nord fait certes souvent la une des nouvelles, et toute mention du sujet suscite une expression mélangeant inquiétude, exaspération, résignation et lassitude. Cependant, après plus de vingt ans d’un problème nucléaire nord-coréen que personne ne semble savoir résoudre mais qui ne s’est encore jamais transformé en crise aigüe, les habitants de la région ont appris à “vivre avec” et à ne pas laisser la question les déranger outre mesure. Pour les paisibles Japonais, les déclarations guerrières grand-guignolesques de Pyongyang pourraient tout autant venir d’une autre planète.

Boires et déboires des nationalistes japonais

Les tendances nationalistes d’une partie de la classe politique japonaise – surtout au sein du parti dominant, le Parti libéral-démocrate (PLD) – sont bien connues. Un scandale qui fascine le Japon depuis plusieurs semaines met en lumière ces tendances, mais également les obstacles auxquels font face les politiciens qui tentent de transformer leurs idées en politiques publiques.

 

Le jardin d’enfant militariste

Le scandale en question tourne autour d’une organisation privée dédiée à l’éducation, Moritomo Gakuen, aux idées extrêmement traditionalistes et révisionnistes. Le Asahi Shimbun, le grand journal de centre-gauche japonais, avait révélé début février que Moritomo avait obtenu à prix extrêmement bas un terrain dans la ville d’Osaka pour y construire une école primaire.

L’organisation compte y propager une idéologie rétrograde déjà en évidence dans un jardin d’enfants sous sa direction. Des vidéos ont révélé des jeunes enfants entraînés à se comporter comme des petits soldats, à réciter des textes d’avant-guerre et à jurer allégeance à l’empereur, tandis que l’administration de l’établissement est accusée d’utiliser des termes dénigrants envers les Chinois et les Coréens dans sa correspondance avec les parents.

 

Jusqu’au sommet du gouvernement

On peut déjà se demander comment de telles pratiques ont été jusqu’à présent possibles sans réaction de l’administration publique – ce qui n’est peut-être pas étonnant lorsque l’on sait que le Ministère de l’éducation lui-même compte en son sein nombre d’idéologues révisionnistes. Plus grave encore, Moritomo s’est révélé être directement relié au Premier Ministre, Shinzo Abe, et à ses proches.

La femme du Premier Ministre a en effet été nommée « directrice honoraire » du jardin d’enfants (elle dit que sa main avait été forcée) et y a donné un discours en septembre 2015. La ministre de la défense, Tomomi Inada, a également été en correspondance avec l’organisation et a même servi d’avocate pour elle il y a plus de dix ans – un fait qu’elle avait initialement omis (oublié dit-elle) de divulguer lors d’une déposition au Parlement. Quant au Premier Ministre lui-même, il se trouve impliqué personnellement par le fait que Moritomo comptait nommer la nouvelle école primaire en son honneur et par les accusations du directeur de l’organisation, Yasunori Kagoike, qui prétend que M. Abe lui a fait un don, ce que conteste vivement l’intéressé.

 

Ambitions frustrées

Rien ne prouve à ce jour que le Premier Ministre ait été directement impliqué dans la vente douteuse du terrain pour l’école primaire, et il a promis de démissionner si une telle preuve était découverte. Les liens existants entre Moritomo et les hauts échelons du pouvoir n’en restent pas moins frappants. Cela n’a en réalité rien de surprenant : M. Abe, Mme Inada et M. Kagoike (ainsi qu’une bonne partie de la délégation parlementaire du PLD) sont tous membres de Nippon Kaigi, une association nationaliste qui fait de plus en plus parler d’elle.

Ces liens n’ont cependant pas empêché MM. Abe et Kagoike de se disputer publiquement et on doute qu’ils renouent désormais leur partenariat quel qu’il fut. Toutes les personnes impliquées dans le scandale ont déjà payé un prix fort : la supervision des activités de Moritomo est en cours de révision, de même que la vente du terrain, et les inscriptions pour la nouvelle école primaire sont en chute libre. Quant au Premier Ministre, il a vu son taux d’approbation chuter fortement, une rare blessure pour un homme qui domine totalement le paysage politique japonais.

 

L’affaire a donc également révélé les résistances auxquelles font face ceux qui désireraient réhabiliter les idées néfastes d’une époque révolue. Le public japonais proteste dès que leurs activités sont mises à jour, et leur base de soutien est certes politiquement puissante, mais finalement très étroite. Malgré les controverses qu’ils causent régulièrement, on peut donc fortement douter que les révisionnistes japonais parviennent de sitôt à refaçonner le pays à leur goût.