Le permis de conduire et l’amour du Japon pour les procédures

Passer son permis de conduire n’est pas forcément l’expérience la plus plaisante qui soit. Le processus est long et onéreux et passer un examen est toujours stressant. Les jeunes Suisses, cependant, sont libres de pratiquer avec leurs parents ou amis autant qu’ils le désirent avant de passer ledit examen. Au Japon il n’en est rien, et la façon dont le pays gère l’apprentissage de la conduite révèle beaucoup sur la culture nippone.

 

Sécurité et politesse avant tout

Tout d’abord, pas question ici de lâcher tout de suite les jeunes conducteurs dans la circulation urbaine. Avant cela, ils devront passer de nombreuses heures avec un instructeur accrédité à s’entraîner dans un modèle de mini-quartier construit par les différentes écoles de conduite. Il est vrai que les rues japonaises sont très étroites, et le quartier urbain typique très compact. Apprendre à effectuer ne serait-ce que de simples virages peut donc se révéler plus difficile qu’en Europe. Ces règles strictes reflètent cependant également le grand souci de sécurité des Japonais. Pas question de laisser des parents non qualifiés superviser seuls des novices et risquer un accident – et pour garantir la sécurité des autres usagers de la route, et pour éviter les problèmes d’assurance.

 

Les questions de l’examen théorique japonais sont également un peu différentes de celles posées en Suisse. En effet, elles ne se limitent pas au code de la route, mais incluent également des règles de politesse ou de simple bon sens. Un exemple : « Puisque je suis en voiture, qui est plus grande qu’un vélo ou un piéton, je peux m’imposer et sortir d’un garage ou autre sans prendre garde aux autres usagers, qui n’ont qu’à s’écarter. Vrai ou faux ? » Ou encore : « Puisque tout véhicule est muni d’une assurance accident, je peux conduire de façon insouciante et brusque. Vrai ou faux ? »

Ces questions peuvent sembler bizarres, les réponses évidentes. Le but n’est cependant pas vraiment de tester les jeunes Japonais, mais plutôt de leur inculquer à force de rappels constants – les réponses à ces questions dans les logiciels et manuels d’apprentissage sont l’occasion d’une mini leçon de morale – à quel point il est important de bien se comporter sur la route et d’être prévenant envers autrui. Cela symbolise bien le fait que, si la société japonaise est la plus policée du monde, c’est aussi parce que les autorités sont déterminées à transformer les habitants de l’archipel en bons citoyens.

 

Une marche à suivre détaillée

Tout aussi révélateur est le processus d’obtention de permis lui-même. Comme dit plus haut, les règles sont strictes. Les jeunes Japonais doivent s’inscrire à un cours complet dans une école de conduite accréditée. Ils doivent ensuite suivre un programme très détaillé, comme on peut voir sur la fiche en photo ci-dessus, divisé en deux curriculums de leçons précises (par exemple une portant sur les virages, elle-même divisée en deux étapes, et une concernant les intersections, divisée en trois) entrecoupées de plusieurs tests pratiques et théoriques. Ce n’est qu’après avoir achevé le cours complet et passé un examen final que les « diplômés » pourront se présenter au bureau des autos pour obtenir leur permis.

L’obtention du permis à la japonaise a ses défauts et ses qualités. D’un côté, la procédure à suivre est claire et détaillée (la fiche en photo précise également toutes les règles de passage d’examen, ou quoi faire en cas d’échec ou d’annulation, tout cela en un seul document très bien fait), et les élèves sont assurés d’obtenir leur permis s’ils la suivent correctement. D’un autre côté, le processus est coûteux (l’inscription aux écoles de conduite coûte en général plus de 3000 francs), et vu les barrières d’entrée – ouvrir une école demande énormément de ressources et d’organisation – les écoles en place bénéficient souvent d’un quasi-monopole local, et le service qu’elles fournissent laisse beaucoup à désirer si l’on en croit la plupart des commentaires très négatifs des usagers sur le web.

 

Société bureaucratique

Dans ses qualités – excellente organisation – et ses défauts – rigidité, trop de pouvoir accordés aux personnes en position d’autorité – le processus d’apprentissage de la conduite dans l’archipel reflète donc son organisation sociale. Le Japon est très bureaucratique, et garantir l’ordre public auquel ses habitants tiennent tant signifie établir des procédures claires pour toutes les interactions entre citoyens, et entre citoyens et autorités. Basées sur une longue tradition d’administration étatique de grande qualité, ces procédures sont souvent minutieuses et bien pensées, et donc faciles à suivre.

Gare à celui qui tentera de les contourner, cependant, ou qui demandera que l’on prenne en considération une situation spéciale ou imprévue. Il lui sera alors très difficile d’obtenir ce qu’il désire. La gouvernance à la japonaise est une machine extrêmement bien rodée, mais qui laisse peu de place à l’improvisation. Pour les habitants de l’archipel, elle est un cocon confortable et rassurant. Elle pousse également à un conformisme que nombre de Japonais trouvent étouffant. Le classique dilemme entre sécurité et liberté à la sauce nippone, en somme.

Antoine Roth

Antoine Roth

Antoine Roth suit des études doctorales à l’Université de Tokyo, Japon. Il a auparavant obtenu un Bachelor en Relations Internationales à l’Université de Genève ainsi qu'un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

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