La révolte d’Okinawa

Okinawa est aujourd’hui la province la plus au sud de l’archipel nippon, mais elle fut pendant longtemps un royaume indépendant, au cœur des réseaux culturels et commerciaux de l’Asie de l’Est. Sa position stratégique, plus proche de Taiwan et de la côte chinoise que de Tokyo, en faisait un lieu de rencontres et d’échanges prisé. Cette géographie avantageuse est de nos jours un facteur important dans la grande controverse qui agite la province depuis plus de deux décennies, à savoir la présence sur son petit territoire de la plupart des troupes américaines stationnées au Japon.

 

Une situation volatile

Cette controverse s’est enflammée en 1995 après que trois soldats américains eurent enlevé et violé une enfant japonaise. Ce crime abject causa une telle rage sur l’île que les gouvernements japonais et américains s’accordèrent après de longues négociations pour fermer l’une des bases les plus encombrantes (la base de Futenma, au cœur de la petite ville de Ginowan), à déplacer une partie de son personnel vers un coin moins peuplé de l’île et à réduire au maximum l’empreinte américaine à Okinawa.

Peu de progrès a cependant été fait depuis pour implémenter cet accord, et la frustration des habitants d’Okinawa a continué de croître. La province est maintenant en révolte ouverte contre le gouvernement central. Le gouverneur ainsi que la quasi-totalité des autres élus locaux sont opposés au projet de relocation de Futenma (ils demandent la fermeture pure et simple de la base), qui a été bloqué sur le terrain par des activistes très déterminés. Tous demandent que le nombre total de troupes à Okinawa soit fortement réduit et que les crimes commis par des soldats américains soient traités au Japon par le système de justice japonais. Un nouvel incident de viol et de meurtre d’une jeune japonaise par un ressortissant américain en mai de cette année n’a fait que renforcer leur détermination.

 

Un sentiment de discrimination et d’abandon

Les doléances des habitants d’Okinawa ne sont cependant pas limitées à ce genre de crimes et d’autres incidents (un avion américain s’est une fois écrasé sur un campus universitaire). Elles trouvent leur source dans un ressentiment plus profond envers la façon dont le gouvernement central de Tokyo a traité l’île au cours des décennies.

Durant la Seconde Guerre Mondiale déjà, pour prévenir une invasion des îles principales de l’archipel nippon, l’armée impériale avait monté une féroce défense d’Okinawa face au débarquement américain, défense dont ses habitants avaient payé le prix. Plus de 100'000 d’entre eux avaient péri (certaines estimations sont bien plus élevées), dont une partie non négligeable à cause des troupes japonaises qui les avaient forcés à entreprendre des missions dangereuses, les avaient utilisés comme boucliers humains, avaient réquisitionné le peu de nourriture qu’ils possédaient et avaient commis d’autres atrocités.

Okinawa a ensuite passé près de trente ans sous administration directe américaine (la seule province de l’archipel à subir ce sort) et continue aujourd’hui encore de supporter la majeure partie du fardeau de la présence américaine au Japon, qui en dépend pour sa défense. Okinawa reste également la province la plus pauvre du pays. Il n’est donc pas surprenant que ses habitants puissent avoir le sentiment d’être des citoyens de seconde zone, aisément sacrifiés pour le « bien du pays » et négligés par la lointaine et arrogante élite de Tokyo.

 

De vraies solutions difficiles à mettre en œuvre

Le résultat de décennies de frustration et de ressentiment est aujourd’hui un ras-le-bol général et une forte détermination à faire cette fois respecter la volonté de la population de l’île. Tokyo et Washington s’évertuent à tenter d’apaiser la colère de celle-ci, mais on peut douter que les mesures proposées soient suffisantes. Le Pentagone a promis plus de discipline parmi ses troupes et a accepté de discuter de la levée des protections dont bénéficie le personnel américain en cas de crimes commis sur territoire japonais, tandis que le gouvernement japonais s’est résigné à suspendre temporairement la construction de la base sensée remplacer Futenma.

Les habitants d’Okinawa ne sont pas pour autant prêts de renoncer à leurs demandes. Celles-ci se heurtent à une réalité inéluctable, à savoir l’emplacement stratégique de l’île. A l’heure ou la Chine étend son domaine d’activité militaire en ignorant largement les inquiétudes de ses voisins, Japon y compris, la présence américaine sur une île qui reste idéalement placée au cœur de l’Asie maritime est considérée par le gouvernement japonais comme par ses voisins coréens, taïwanais et philippins, comme plus nécessaire que jamais.

 

Un compromis encore lointain

Une solution capable de satisfaire les habitants d’Okinawa est-elle donc possible ? Plusieurs experts américains ont proposé des alternatives visant à éviter la construction d’une nouvelle base et à réduire et à reconfigurer le nombre de troupes étrangères au Japon, en s’appuyant sur d’autres installations militaires américaines à travers l’océan Pacifique. Cependant, le capital politique utilisé par Washington et par Tokyo pour promouvoir le plan actuel a été considérable, et les deux gouvernements sont sans surprise très réticents à reprendre à zéro des négociations qui furent déjà si longues et pénibles.

Difficulté supplémentaire, les citoyens d’Okinawa ont plus ou moins éjecté de leur province le Parti libéral-démocrate, le parti au pouvoir sur le plan national, ce qui les privent d’ambassadeurs ayant l’oreille du gouvernement central. Les tentatives de leurs élus de convaincre Washington directement semblent également vouées à l’échec. Il est donc difficile d’être optimiste quant aux chances que le contentieux trouve prochainement une résolution. L’alliance entre les Etats-Unis et le Japon ne pourra pourtant pas se passer éternellement du soutien de la population de l’île qui en est la base.

 

Antoine Roth

Antoine Roth

Antoine Roth suit des études doctorales à l’Université de Tokyo, Japon. Il a auparavant obtenu un Bachelor en Relations Internationales à l’Université de Genève ainsi qu'un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

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