Kenkoku Kinenbi: la fête nationale, le nationalisme et l’Empereur

Le 11 février (c’est-à-dire ce mercredi) marque le Kenkoku Kinenbi, l’anniversaire de la fondation du Japon – en somme la fête nationale. Ce jour serait dans n’importe quel pays l’occasion de grandes célébrations. Ici, il se passe sans fanfare et sa fonction principale semble être d’offrir un jour de congé aux travailleurs japonais. L’origine du Kenkoku Kinenbi explique cette faible importance.

 

Un passé très lointain

Traditionnellement, c’était en fait le nouvel an japonais, marquant le début de l’année lunaire (le jour n’était donc pas fixe) et la fondation du pays par l’Empereur Jimmu en 660 av. J.-C. C’est lors de l’ère Meiji (après l’abolition du Shogunat et la Restauration de l’Empereur en 1868) que la célébration fut fixée au 11 février. Le gouvernement de l’époque avait affirmé être arrivé à ce jour par des calculs très précis, mais tous les Japonais savent que la décision était en fin de compte quelque peu arbitraire, ce qui explique en partie pourquoi le Kenkoku Kinenbi ne résonne pas beaucoup auprès de la population.

Les plus jeunes générations, en particulier, semblent assez peu intéressées par le jour d’anniversaire. Une enquête effectuée l’année dernière avait par exemple révélé que presqu’aucun collégien japonais ne connaissait l’histoire derrière le Kenkoku Kinenbi. Pour la jeunesse d’aujourd’hui, ce n’est pas l’héritage impérial de jadis mais plutôt la démocratie pacifique de ces 70 dernières années qui est la fondation du Japon contemporain.

 

Réminiscences d’une époque malheureuse

La seconde raison pour laquelle cette fête n’est pas considérée comme très significative a trait au nationalisme et au culte de l’Empereur. Le Kenkoku Kinenbi était originellement nommé Kigensetsu, soit Jour de l’Empire, et le gouvernement Meiji utilisait sa célébration pour renforcer le culte de l’Empereur. Evidemment, la Seconde Guerre Mondiale mit fin à cette pratique et le nom fut modifié (le jour de célébration fut même aboli entre 1948 et 1966), mais le 11 février reste lié symboliquement au nationalisme destructeur des années 1930 et 40.

La plupart des Japonais sont donc réticents à marquer en grande pompe un anniversaire désormais associé à un passé tragique. Le nombre de citoyens portant ou affichant le drapeau national le 11 février a en fait augmenté ces dix dernières années, mais cela est simplement un signe qu’avec le passage du temps, la population se sent désormais plus libre d’exprimer la fierté nationale bon enfant observable partout dans le monde lors des fêtes nationales ou lors de la coupe du monde de football.

 

Agitateurs nationalistes

Néanmoins, la petite mais bruyante minorité de nationalistes durs fait d’habitude également usage du 11 février pour organiser des défilés proclamant la nécessité de “rétablir“, au nom de l’Empereur, l’honneur dont le Japon aurait été dépouillé par un règlement d’après-guerre injuste.

Cependant, l’Empereur Akihito lui-même ne veut rien avoir à faire avec ces agitateurs. Il donne son adresse annuelle le jour du Nouvel An et non le 11 février et a d’ailleurs utilisé le discours de cette année pour critiquer indirectement les efforts de certains politiciens nationalistes – parmi lesquels le Premier Ministre Shinzo Abe – visant à réviser la façon dont sont dépeints le passé impérial du Japon et les crimes commis durant la guerre envers ses voisins asiatiques.

 

Un grand paradoxe

L’Empereur, que les nationalistes prétendent révérer et défendre, a en réalité à maintes reprises démontré qu’il ne partage absolument pas leur façon de voir et qu’il désire au contraire que la classe politique se confronte aux crimes du passé et s’efforce d’obtenir une bonne fois pour toutes le pardon des voisins du Japon pour les malheurs qu’il leur a causés.

C’est donc la gauche – républicaine – qui exprime le plus de respect et de soutien envers Akihito alors que la droite conservatrice – défenseur autoproclamé de la Maison impériale – semble plus prête à clamer son allégeance au siège impérial qu’à son occupant et ignore avec soin les paroles de celui qu’elle est censée considérer comme un descendant direct des dieux. C’est là l’une des grandes ironies de la politique japonaise.

Antoine Roth

Antoine Roth est professeur assistant à l'Université du Tohoku à Sendai, au Japon. Genevois d'origine, il a obtenu un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et un Doctorat en Politique Internationale à l'Université de Tokyo. Il a également effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

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