L’histoire est l’avenir de notre démocratie

Notre société devient toujours plus politique, pourtant de nombreux jeunes se défient de l’exercice démocratique. Pour répondre à ce problème majeur, il convient de questionner nos modèles d’éducation. Et si, au lieu d’affirmer une nouvelle fois l’importance des cours d’éducation civique, nous revenions aux fondamentaux ? Peut-être faut-il repenser l’enseignement de l’histoire.

 

“Il faut éclairer l’histoire par les lois et les lois par l’histoire.”

Montesquieu

 

Je parlais récemment à des jeunes engagés dans des causes chères à notre génération. Ils me faisaient part, comme souvent, de leur profond besoin d’action, de radicalité politique : selon eux, la lenteur inhérente à nos institutions constituait un obstacle à tout changement de fond.

Ce discours de vigueur, toujours plus répandu dans notre jeunesse, doit nous alarmer. Notre système démocratique est contesté de l’intérieur, par ceux qui demain en seront les gardiens.

Mais un autre danger, de nature plus profonde, devrait nous déterminer à agir. Les nombreuses manifestations organisées par les jeunes ces dernières années n’ont pas empêché une grande partie d’entre eux de marquer une distance toujours plus importante vis à vis de la politique, comme en témoigne l’abstention très élevée dans cette catégorie de la population. Ainsi, le sentiment d’hostilité à l’égard de notre démocratie telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, mais aussi le désintérêt toujours plus grand d’une partie de la jeunesse à l’égard du débat public constituent actuellement les deux principales menaces qui pèsent sur notre système démocratique : avoir de futurs citoyens qui n’ont aucune confiance en nos institutions est tout aussi dangereux qu’une jeunesse qui ignore tout du système institutionnel dans lequel elle évolue.

 

“L’étude de l’histoire est la prémisse à toute action d’envergure.”

 

Repenser l’enseignement de l’histoire est un moyen de répondre à ces deux problèmes, en cela que seule une connaissance des faits du passé peut nous permettre de comprendre la société à laquelle nous appartenons. En outre, je suis convaincu que l’étude de l’histoire est la prémisse à toute action d’envergure, donc aussi et surtout à l’exercice de ses droits démocratiques. Par ailleurs, connaître l’histoire de son pays permet de comprendre son système étatique et de l’aimer, ce qui est indispensable pour développer sa volonté d’agir pour la collectivité.

A ces jeunes écologistes qui m’affirmaient leur désir de rapidité dans l’action, j’aurais pu répondre par le fameux apophtegme de Churchill : “Un peuple qui ignore son passé est condamné à le revivre.” En l’occurence il s’agissait d’un avertissement contre les dangers du totalitarisme, que la Suisse n’a jamais connu. Mais la maxime du vieux lion peut aussi s’appliquer à notre pays puisqu’à la veille de la seconde guerre mondiale de nombreuse élites suisses étaient tentées par l’expérience totalitaire. Connaître l’histoire permet donc d’agir avec mesure, d’avoir suffisamment de recul pour comprendre que notre présent dépend forcément de décisions prises dans le passé, de voir quel poids nos actions peuvent avoir dans l’immédiat et à l’avenir. Il s’agit maintenant de savoir comment la connaissance du passé nous amène à aimer notre pays et ses institutions.

 

“Enseigner l’histoire, c’est faire prendre conscience à la jeune génération de la nature exceptionnelle de notre système démocratique, pour qu’elle n’oublie jamais la chance qu’elle a de vivre dans un tel régime.”

 

Nous avons de bonnes raisons d’aimer notre pays. L’unicité de notre système démocratique, renforcé par le temps et l’expérience, est toujours une source de fierté pour une grande partie de la population. Or cette fierté sincère est nourrie par la connaissance de notre passé, des balbutiements, de l’affirmation, des évolutions perpétuelles de nos institutions. Enseigner l’histoire, c’est faire prendre conscience à la jeune génération de la nature exceptionnelle de notre système démocratique, pour qu’elle n’oublie jamais la chance qu’elle a de vivre dans un tel régime.

Mais alors que nos voisins affirment souvent la fierté qu’ils tirent de leur passé tout en s’en distanciant lorsque cela est nécessaire, ici, de moins en moins de jeunes osent faire montre de cette dose de patriotisme critique indispensable à l’apprentissage de l’histoire. Je pense pourtant qu’il est possible de porter un regard critique sur le passé d’une nation tout en admirant certains de ses développements. Mais le mot patriotisme fait peur, il renvoie inconsciemment au mot nationalisme, sans cesse mobilisé pour expliquer les pires dérives du siècle passé. Pourtant la notion de patriotisme n’est en rien dangereuse si elle est maniée avec raison. Nous devons renouer avec ce qu’Habermas nomme le patriotisme constitutionnel. Nous nous définissons d’abord par notre système démocratique, par nos lois, par les libertés qu’elles protègent vigoureusement. Et c’est en ayant toujours à l’esprit cet amour de nos institutions, ce qui fonde notre identité de Willensnation, que les jeunes générations pourront embrasser pleinement la vie démocratique de leur pays.

Mais aujourd’hui l’histoire intéresse peu les jeunes, c’est pourquoi je propose quatre axes de développement pour leur permettre de renouer avec leur passé :

  1. Avant de perdre les élèves dans le flot de l’histoire européenne et mondiale, il me paraît important de dédier plus de temps à l’enseignement de l’histoire de la Suisse, pour leur faire comprendre que le pays dans lequel ils vivent est le fruit des évolutions du passé.
  2. En outre, il essentiel de consacrer plus de périodes à l’enseignement de l’histoire. Dans le canton de Vaud, le temps dédié à la connaissance du passé au collège et au gymnase est généralement de deux périodes. Afin d’intéresser les élèves, il est indispensable de pouvoir se pencher plus longuement, plus en détail, sur les objets d’apprentissage, pour éviter cet enseignement sautillant de l’histoire qui m’a toujours frustré.
  3. Avoir plus de temps réservé à l’apprentissage de l’histoire permettrait aussi de proposer une approche plus transversale, plus anthropologique, du récit historique. Au lieu d’être une simple narration de faits, les cours d’histoire pourraient éclairer le passé en s’intéressant à la façon dont une société vivait, en se penchant sur ses caractéristiques économiques, sociologiques, religieuses, sur ses modes de relation, sur ses questionnements éthiques, philosophiques, sur son modèle familial.
  4. Enfin, je pense qu’il serait important de proposer un enseignement plus proche des textes dès l’école obligatoire. L’histoire est toujours sujette aux interprétations, mais un enseignement principalement consacré à l’analyse de sources dès le collège permettrait aux élèves de développer dès leur plus jeune âge leur capacité d’analyse et leur esprit critique, que chaque citoyen devrait posséder.

A présent je crois pouvoir être en mesure de répondre à mes camarades engagés pour le climat, comme à tous les jeunes qui se défient de la politique. En effet, c’est en approfondissant les champs d’étude historique, en augmentant les périodes consacrées à leur découverte, en montrant que les faits du passé ont une influence sur la façon dont nous menons notre vie, que nous pourrons faire renaître l’engouement politique des jeunes. Donnons aux citoyens de demain la chance d’aimer leur passé, pour penser leur présent et envisager leur avenir, car comme disait Friedrich Nietzsche, “la vie a besoin du service de l’histoire”.