Comme une guerre économique de retard

Vingt-cinq ans de retard

Guerre économique, influence, entreprises stratégiques et autres pépites industrielles, voici que le vocabulaire de l’intelligence économique débarque enfin sur le devant de la scène à la (dé)faveur de la crise actuelle.

En 1994, la Documentation française, sur commande du Gouvernement, publiait le rapport « Intelligence économique et stratégie des entreprises », appelé communément “Rapport Martre”.

Ce rapport, pièce fondatrice de la discipline de l’intelligence économique, mettait l’accent sur la nécessaire identification et la coordination des acteurs stratégiques, publics et privés – locaux et nationaux, partageant l’information à des fins de développement et de compétitivité.

Mal-aimée voir incomprise dans un pays libéral et décentralisé comme la Suisse, l’intelligence économique et l’agrégation de l’information à un niveau supra-entreprise n’ont jamais vraiment connu l’essor qu’ils méritaient, à tous le moins au niveau des pouvoirs publics.

Vingt-cinq ans après le rapport Martre, la Confédération avance toujours très timidement avec un mandat limité donné au Service de renseignement de la Confédération pour faire de la prévention auprès des entreprises contre l’espionnage économique. Rien de plus.

Pour la cartographie des industries et des sociétés stratégique suisses, pour la création de pôles de compétitivité avec une sécurisation agressive des chaines d’approvisionnement, pour l’élaboration de lois de blocage contre les prises de participations étrangères dans des sociétés suisses, entre autres, et bien nous attendrons encore.

Real politik

Début février 2020, en plein démarrage de l’épidémie, la Confédération découvrait avec un soulagement certain qu’un des leaders mondiaux de la fabrication de respirateurs se trouvait en Suisse.

Quelques jours plus tard, la consultation en urgence du secteur pharmaceutique révélait que nous fabriquons aussi des machines de tests sérologiques mais malheureusement pas les réactifs.

Nous devrons donc les négocier âprement avec nos « amis » américains, mais au moins nous avons une monnaie d’échange.

Pour les masques malheureusement, c’est une désillusion, nous n’en fabriquons plus depuis un certain temps.

Nous devrons donc accepter l’aide bienveillante et payante de la Chine, aide accompagnée d’une propagande bien huilée et au risque malgré tout de nous faire nous aussi voler nos masques sur le tarmac par des puissances « amies » et décomplexées.

Pour le gel hydroalcoolique enfin, après une période tendue, une partie de l’industrie suisse modifiera sa production à bien plaire pour permettre l’approvisionnement en suffisance de nos hôpitaux et pharmacies.

Sur les trois produits essentiels à la réponse médicale au COVID-19, nous avons eu trois fois de la chance.

Comme dit l’adage au sein de la communauté du renseignement, lorsqu’une stratégie repose sur la chance, ce n’est plus de la stratégie.

Si cette crise agit comme un révélateur de nos manquements et de notre retard, particulièrement dans notre approche de la guerre économique et des stratégies d’intelligence économique, elle sera aussi peut être le moteur des grands chantiers de demain.

Vingt-cinq ans après le rapport Martre, dans le pays le plus innovant du monde, on peut être en droit de l’espérer.

 

Bon baiser de Suisse.

Alexis Pfefferlé

Alexis Pfefferlé

Alexis Pfefferlé est associé fondateur d’Heptagone Digital Risk Management & Security Sàrl à Genève. Juriste de formation, titulaire du brevet d'avocat, il change d'orientation en 2011 pour intégrer le monde du renseignement d'affaires dans lequel il est actif depuis. Engagé sur les questions politiques relatives au renseignement et à la sécurité, conférencier occasionnel, il enseigne également le cadre légal des activités de renseignement à Genève.

3 réponses à “Comme une guerre économique de retard

  1. Ojalà, mais je n’y crois pas une seconde, cher Alexis, le vert est dans le fruit, après vingt-cinq ans, pour ne pas dire huitante (ou quatre-vingt), mais brillant
    🙂

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