AIR2030 : Acamar, la mystérieuse société américaine de consulting du Parti Socialiste Suisse

Une étude bien pratique

Dans le courant du mois d’octobre 2019, le Groupe socialiste aux Chambres fédérales présentait l’étude ACAMAR, du nom d’un soit disant Think thank chargé par ledit groupe d’effectuer une analyse critique du projet AIR2030 tel qu’envisagé par le DDPS, à savoir la combinaison de nouveaux avions de combats et le renouvellement des installations de défense sol-air.

Selon le PS, « l’étude d’ACAMAR offre les fondations d’un concept de protection de l’espace aérien suisse moderne et efficace, et constitue une alternative souhaitée au projet de loi du DDPS. »

En très synthétique, la conclusion de ce rapport est que la Suisse peut s’offrir une défense de son espace aérien efficace en achetant d’une part des avions d’entrainement, un avion italien et un avion coréen sont proposés, et d’autre part, en se focalisant sur la défense sol-air, avec un accent insistant mis sur la qualité du système américain Patriot.

Dès la sortie de « l’étude » de nombreux commentateurs avertis ont rapidement mis en exergue les nombreuses incohérences, voire erreurs d’appréciation du rapport ainsi que les recommandations un peu trop favorables à certaines sociétés, notamment Raytheon, fabricant du système de défense sol-air Patriot et Leonardo, fabricant de l’avion école M346.

Une mystérieuse société américaine

A la lecture de ce rapport, nous nous sommes demandés : Dans le fond, qui est ce think thank américain ACAMAR qui produit du jour au lendemain un rapport bien favorable aux opposants à AIR2030  ?

Pour débuter notre petite enquête, nous nous sommes mis dans la peau d’un parlementaire suisse et avons tout simplement cherché sur Google une société d’experts en « air defence ».

Comme attendu, nous avons retrouvé en premier lieu les sociétés de consulting réputées comme Jane’s en Angleterre, FTI en France ou encore Air and Missile Defence Consulting en Allemagne.

En cherchant bien, nous avons finalement trouvé quelques pages plus loin le lien vers le site du fameux ACAMAR.

Première constatation, ACAMAR a deux sites : « www.acamar-ltd.com » qui indique que la société a son siège à Dover, Delaware et « https://acamar-analysis-and-consulting-ltd.business.site» qui indique cette fois « Consultant in Colorado Springs, 102 S. Tejon St., Suite 1100, Colorado Springs, CO ».

Intéressant…

Deuxième constatation, l’adresse de son siège à Dover, Delaware, est celui de la société A Registered Agent, Inc, société qui propose des domiciliations virtuelles et un numéro de téléphone local[1].

Pas de bureaux donc,  ni de « multilingual team » comme le présente leur site, hormis si la team ne comprend que les trois fondateurs[2].

Le think thank académique est en réalité une société commerciale

Troisième constatation, ACAMAR n’est pas vraiment un think thank mais une société commerciale qui fut d’abord enregistrée au Colorado, auprès de son fondateur, Michael Unbehauen, le 13 août 2018 avant de changer de siège pour s’installer au Delaware depuis le 29 octobre 2019.

Il s’agit donc en réalité d’une étude sur mesure commandée auprès d’une société privée.

S’agissant des activités d’ACAMAR, nous avons également noté que les fondateurs n’ont annoncé le début des activités d’ACAMAR que le 4 avril 2019[3].

La société n’avait donc que six mois d’existence au moment où elle a rendu son rapport sur la politique de défense aérienne de la Suisse. On peut difficilement parler d’une référence en la matière.

Quatrième constatation, avant le rapport AIR2030, le seul document publié par les fondateurs d’ACAMAR était un papier de trois pages publié sur leur site au sujet des tensions entre la Guyane et le Venezuela ainsi qu’une étude de 15 pages sur le bouclier anti-missile américain, publié à leur compte, auprès d’une base de données d’articles scientifiques à la réputation douteuse et contre laquelle l’ETH Zürich met en garde[4].

Une étude en forme d’entorse à l’exemplarité intellectuelle du PS

Au vu de ces éléments, la question légitime que l’on peut se poser est : comment diable le PS a-t-il trouvé cette société de consulting ? Qui l’a recommandée et qui l’a payée ?

On notera encore le petit mensonge du Parti Socialiste qui mentionne sur son site que  Jane’s Defense, publication faisant autorité en matière de défense, soutient « la proposition du PS de créer une force aérienne bi-types »[5]

En vérité, l’article de Jane’s prend note du rapport et de la position du PS sans juger et encore moins soutenir[6].

Enfin, s’agissant des recommandations du rapport ACAMAR, lesquelles sont actuellement mises en avant par le comité référendaire,  il est piquant de noter que le constructeur des avions alternatifs, soit Leonardo et son avion école M346, fait également partie du consortium d’entreprises proposant l’Eurofighter à la Suisse.

Dans ces conditions, Leonardo aurait-il même le droit de vendre cet avion à la Suisse au détriment des  autres membres du consortium Eurofighter ?

Mais bon, à la guerre comme à la guerre, même quand on y est opposé !

Bon baiser de Suisse

[1] https://www.delawareregisteredagent.com/

[2] https://www.acamar-ltd.com/about

[3] https://baltimore.citybizlist.com/article/542418/united-states-military-veterans-launch-acamar-analysis-and-consulting-ltd

[4] https://publications.waset.org/10010456/the-us-missile-defense-shield-and-global-security-destabilization-an-inconclusive-link et https://css.ethz.ch/en/services/css-partners/partner.html/093875

[5] https://www.sp-ps.ch/fr/dossiers/paix-et-securite/protection-de-lespace-aerien-suisse

[6] https://www.sp-ps.ch/sites/default/files/documents/2019-11-05_jane-s_swiss-social-democrats-propose-split-fighter-acquisition_0.pdf

Alexis Pfefferlé

Alexis Pfefferlé

Alexis Pfefferlé est associé fondateur d’Heptagone Digital Risk Management & Security Sàrl à Genève. Juriste de formation, titulaire du brevet d'avocat, il change d'orientation en 2011 pour intégrer le monde du renseignement d'affaires dans lequel il est actif depuis. Engagé sur les questions politiques relatives au renseignement et à la sécurité, conférencier occasionnel, il enseigne également le cadre légal des activités de renseignement à Genève.

11 réponses à “AIR2030 : Acamar, la mystérieuse société américaine de consulting du Parti Socialiste Suisse

  1. Le SR et Armassuisse ont apprécié à sa juste valeur les affirmations d’Acamar et du PS, avec la redondance qui suit.
    Conséquemment, il n’y a en réalité quasi plus de candidats #Air2030, et ce n’est pas un mal.

    1. J’imagine bien en effet que cette étude a déjà fait l’objet d’une revue critique, avec comme vous le mentionnez, les conséquences que l’on connait. Toutefois, cela ne semble pas avoir refroidit les ardeurs des référendaires qui mettent d’autant plus en avant ces conclusions discutables dans le cadre du référendum qui vient d’être lancé.

  2. Cher Monsieur,
    J’ai lu avec interêt votre enquête. Interessant … et décevant de la part du PS. Cependant, j’ai aussi voulu suivre les liens que vous proposez et je n’ai pas trouvé l’information que je cherchais:
    A) En ce qui concerne le fait que l’ETH Zürich met en garde contre le manque de sérieux de la base de donnée “World Academy of Science, Engineering and Technology” je n’ai rien trouvé sur le net. Pouvez-vous m’aider?
    B) De même, vous dites que “l’article de Jane’s prend note du rapport et de la position du PS sans juger et encore moins soutenir[6]”. Est-il possible d’avoir accès à cet article de Jane’s pour pour le lire soi-même?

    Merci et meilleures salutations

      1. Merci pour cet intéressant article; il aurait été intéressant de connaître votre avis quant au contenu dece fameux rapport.
        Bonne journée

        1. Cher Monsieur, Merci pour votre commentaire. En toute transparence, je ne pense pas être suffisamment expert pour donner un avis éclairé sur le fond.

          Comme je l’indiquais à un autre commentateur ci-dessous, ce qui me dérange avec ce rapport, c’est qu’il ne présente pas les garanties de sérieux et de compétences que l’on doit attendre d’un document qui doit former le socle de notre politique de défense aérienne pour les 30 prochaines années. Ajoutez à ce rapport de commande quelques mensonges ici et là sur le budget prévu pour l’achat ou le fait – faux- qu’un expert qui fait autorité soutient ce rapport fumeux et vous avez tous les ingrédients d’une campagne de manipulation de l’opinion. Entre cela et les manipulations de Cambridge analytica, je vois peu de différence sur le fond. L’objectif des référendaires est claire, c’est d’empêcher l’achat d’avions de combats, quels qu’ils soient d’ailleurs. L’absence de projet ou de contre projet des partis engagés dans le référendum en est la preuve si besoin.

          1. Effectivement et c’est bien ce qui est navrant… faire la première page des médias pendant des jours et enfin de compte, quand on creuse, le tout sonne comme une blague mais le mal est fait et les gens restent avec une opinion biaisée sur un problème stratégique.

            Je ne suis pas assez compétent non plus mais je trouve vraiment dommage que les médias servent de caisse de résonance à des partis qui agissent par pure idéologie.

  3. Cher Alexis, seriez-vous celui qui va m’expliquer à quoi sert réellement une police du ciel?
    Je n’ai pas encore compris ce que pourrait faire un jet pour sauver un avion “qui aurait heurté un missile”, vous lui donnerez la nationalité que vous voudrez, d’ailleurs.

    Non, ma question est très sérieuse, même si je comprends l’intérêt des pilotes et de nos industries, dont vous faites sans doute partie, avec brio, il faut bien le reconnaître!
    Merci d’avance

    Olivier Wilhem
    (sans pseudo ni masque, mais pas sans reproches 🙂

    1. Cher Olivier,
      C’est une bonne question et en toute honnêteté, je ne suis pas sûre d’avoir les arguments pour vous convaincre. C’est un sujet sur lequel je m’en remets aux experts dont c’est le métier.
      Ce billet n’est donc pas partisan. Il s’agit plutôt d’un petit coup de sang contre ce que j’estime être une manœuvre pure et simple de manipulation d’opinion. On se rappellera ici que lors de la dernière campagne Gripen, les référendaires avaient largement usé de l’argument “avion de luxe” pour finalement pousser Ueli Maurer à s’orienter vers le Gripen, le plus économique, avant de l’accuser de vouloir acheter un avion de “papier”, son développement n’étant pas encore totalement achevé. On constate dans le référendum qui vient d’être lancé que cet argument de “l’avion de luxe” est à nouveau central avec cette fois la proposition d’une alternative, présentée dans le rapport ACAMAR. Ajoutez à ce rapport de commande quelques mensonges ici et là sur le budget prévu pour l’achat ou le fait qu’un expert qui fait autorité soutient ce rapport fumeux et vous avez tous les ingrédients d’une campagne de manipulation. Entre cela et Cambridge analytica, je vois peu de différence sur le fond.

    2. Bonsoir Monsieur Wilhem, la police du ciel ne se limite pas à “intercepter” des avions intrus qui ne se sont pas annoncés en rentrant dans l’espace aérien, ou qui n’ont pas déposé de plan de vol pouvant légitimer leur présence dans l’espace aérien. Elle permet également de venir en aide à des aéronefs en difficulté (pilote qui se perd, qui est désorienté, qui n’a pas les qualifications pour voler aux instruments et la météo ne permet plus de voler à vue…, ou une panne des instruments de navigation et j’en passe) . Les pilotes ont des missions variées, certes il y a le combat, mais ce que le public ignore c’est qu’une partie de leur travaille consiste à aider les pilotes/avions en difficulté. Avec la faible puissance et faible vitesse du M346, ces missions sont rendues difficiles et nous nous dirigeons vers des accidents évitables si nous achetons des avions performants. Lorsqu’on me pose la question, je compare les avions de chasse à la police routière: donneriez-vous des Fiat Panda à la police pour intercepter les bolides sur nos routes ou pour intervenir lorsqu’il y a un appel d’urgence ? Finalement une Panda peut faire le même travail d’une BMW ? Le PS est en train de nous vendre que les Panda pourront faire le même travail que les BMW en intervention, c’est ce qui est grave. On nous dit qu’une partie des missions est réalisé avec des F/A-18 et l’autre avec les M346. Les F/A-18 seront en fin de vie en 2030, il en coûtera plus cher de prolonger leur service que d’acheter des avions neufs.

  4. Enorme scandale. Bravo pour l’info. Combien ils ont payé pour ça ? et qui fut le premier ou le dernier bénéficiaire ? M. Levrat a bien choisi le moment pour partir de son plein gré!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *