A bord du Môle express de 23 h 55

Le Môle est une une montagne idéale, telle qu’aurait pu la dessiner un enfant: un triangle vert coiffé d’une petite pointe de blanc, et c’est tout.

Malgré son allure, peu le regardent. Depuis Genève, on n’a d’yeux que pour le Mont-Blanc et ses satellites. D’ailleurs, je parie que si vous demandez à des connaissances de le nommer, beaucoup donneront leur langue au chat.

Le Môle mérite pourtant toute notre considération, et pas seulement pour sa forme. C’est aussi un terrain rêvé pour la course en montagne. On y trouve de nombreux sentiers, qui permettent de faire des boucles plus ou moins longues, un tour complet ou des montées sèches de type kilomètre vertical.

Hier, après avoir consulté la météo une bonne vingtaine de fois au cours de l’après-midi et imploré autant de fois environ les dieux de la météo de garder pour eux leurs orages, je suis tombé d’accord avec mon acolyte Marco pour tenter une expédition nocturne au lac d’Anterne, un diamant aux eaux émeraude niché sur un plateau au-dessus de Sixt-Fer-à-Cheval.

Mais c’était sans compter avec le Môle, qui a commencé à nous faire de l’oeil dès les premiers kilomètres de l’Autoroute blanche. Tel Ulysse charmé par les sirènes, j’avais déjà oublié notre projet initial. Je n’avais qu’une envie, me retrouver sur la crête sommitale et contempler la plaine en contrebas.

Après un bref conciliabule, on a mis de côté le lac d’Anterne et on s’est déroutés vers La Tour, un petit hameau à l’ouest du Môle, point de départ d’une grimpette de 1200 mètres. Malgré les prévisions, le ciel n’avait plus rien de menaçant, il ne restait donc plus qu’à… monter!

Pour l’anecdote, la dernière fois qu’on avait emprunté ce chemin, c’était il y a trois ans. On était partis depuis Genève, pour une trotte de plus de 30 kilomètres avant d’attaquer la montée proprement dite. Un sacré souvenir, notamment de tous ces cars qui nous klaxonnaient tandis qu’on galopait sur le bas côté d’une nationale un peu trop fréquentée. C’était le mois de mars et la neige nous avait bloqués vers l’altitude de 1500 mètres. On s’y enfonçait jusqu’aux cuisses. Pas très agréable quand on est en shorts…

La forêt nous a avalé comme deux insectes. Sous le couvert des arbres, il faisait chaud et humide. Le sol était recouvert de pollen d’épicéas et de sapins. On aurait dit qu’un géant s’était amusé à le saupoudrer d’un vert fluorescent et pelucheux. On a progressé en silence, le bruit de nos pas amorti par le tapis d’aiguilles du sentier.

On est montés rapidement, et une heure plus tard, on était sur le plateau donnant accès à la crête sommitale, vite avalée elle aussi. De la neige, il n’en restait plus beaucoup, hormis un pan de la corniche géante qui ourle le sommet durant l’hiver.

Une fois qu’on est en haut du Môle, on est comme dans le ciel. Tout en bas, il y a la vallée de l’Arve, et au loin Genève, avec toutes ses lumières, qui scintille. Il n’y avait pas un souffle de vent. Tout était presque trop calme. Quelques gouttes de pluie ont commencé à tomber et avec elles a fondu notre certitude que l’orage n’était plus une menace.

Alors on a dit au revoir à la chauve-souris qui nous tournait autour depuis un moment, et on s’est lancés dans la descente. Juste avant minuit, on était de retour à la voiture. L’aller-retour n’aura guère duré plus de deux heures. Express mais tellement dépaysant!

Alexander Zelenka

La nuit, Alexander Zelenka enfile ses baskets et allume sa lampe frontale pour voir autrement les montagnes suisses ou plus lointaines. L'obscurité amène le coureur dans un univers onirique où le paysage est transformé, propice aux plus belles aventures. Le jour, Alexander Zelenka est rédacteur en chef du magazine Terre&Nature.

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