La dernière traite au village

Il y a quelques jours un événement peu banal est survenu dans un Gros-de-Vaud idéalisé comme une terre dédiée à l’argiculture, peuplée  de paysannes et de paysans, et plus précisément dans la commune de Daillens : la dernière traite du dernier troupeau de vaches laitières du village.

Pas de quoi faire la Une des journaux, ni même de générer une brève en page 18, et pourtant… Le symbole est fort et plutôt tragique, signe d’une lente agonie des exploitations agricoles dans notre canton et plus généralement dans notre pays.

Il y avait encore une quinzaine de producteurs de lait à Daillens au milieu des années 1990, et tôt le matin et en fin d’après-midi on pouvait voir un cortège de carrioles partir des différentes fermes du village pour se rendre à la laiterie. En 2003, année de la fermeture de dite laiterie, ils étaient encore dix. Le dernier vient d’arrêter une activité qui lui demandait beaucoup de travail et de sacrifices pour des gains dérisoires.

Je ne souhaite pas ici jouer dans le pathos à tout prix, ou dépeindre une image d’Epinal de l’agriculture telle qu’elle fut et ne sera sans doute plus jamais. Je veux par contre rendre hommage à celles et ceux qui ont pratiqué ou pratiquent le métier difficile de paysan-ne, et qui vivent depuis des années une période compliquée, qui voit leur profession mise à mal par des règles du jeu inéquitables et une modernité dans ce cas destructrice.

Car l’exemple de Daillens, que je connais bien car c’est la commune dans laquelle j’ai grandi et dans laquelle j’habite encore, est transposable à la plupart des villages et bourgades du pays, où les exploitations agricoles ferment les unes après les autres. Il y avait 52’623 exploitations en Suisse au 31 décembre 2016, près de 1000 en moins que l’année précédente. Elles étaient encore près de 80’000 20 ans auparavant, en 1996. 

Si rien n’est fait, et si la politique agricole continue à s’orienter vers une ouverture des marchés à la concurrence internationale, il y a fort à parier que dans quelques années il n’y aura plus qu’une ou deux grosses exploitations agricoles par village, fortement mécanisées et pratiquant une agriculture de type semi-industriel. Même ainsi, il sera difficile pour elles de résister à une concurrence de produits étrangers pouvant compter sur des conditions d’exploitation ( taille des domaines, normes en vigueur, coût de la main d’oeuvre) fondamentalement différentes.

Il n’y a bien entendu pas de solution miracle, et Henri Mendras parlait dans les années 1960 déjà de la “Fin des paysans”.  D’aucuns pourront par ailleurs se réjouir des forts gains de productivité dans le domaine, où le nombre d’emplois diminue constamment sans incidence sur les rendements.

Or l’agriculture n’est pas un domaine économique comme les autres, car elle touche au façonnement de nos paysages, à l’occupation du sol, à la biodiversité et surtout à notre alimentation, l’une des bases inconditionnelles de notre existence. Elle doit en cela être traitée avec une attention et des règles particulières, qui doivent dépasser celles de la libre concurrence.

L’Etat, mais aussi les consommatrices et consommateurs, doivent agir pour donner à nos paysans les conditions pour pouvoir pratiquer leur métier sans craintes et dans les meilleures conditions possibles.

Cela passe par une réglementation des importations, avec des standards de qualité comme le propose l’initiative “pour une alimentation équitable”, le paiement de prix corrects pour les matières premières agricoles ( lait, céréales et betteraves sucrières tout particulièrement), la mise en place de filières d’approvisionnement courtes, mettant en lien direct producteurs et consommateurs et une déburocratisation des politiques agricoles qui metterait l’humain en son centre.

Tout le monde ou presque dit vouloir protéger notre agriculture. Ce consensus politique doit nous inciter à passer de la parole aux actes, et à mettre en place des politiques nouvelles, qui aient le courage de sortir des sentiers que nous avons par trop battus.

Pour qu’à Daillens et ailleurs on entende encore longtemps le son des cloches des vaches et le bruit des moissonneuses-batteuses.

Alberto Mocchi

Alberto Mocchi

Alberto Mocchi est président des Verts vaudois et conseiller Municipal (exécutif) de la commune de Daillens, dans le Gros de Vaud. À travers son blog, il souhaite participer au débat sur les inévitables évolutions de notre société à l'heure de l'urgence écologique.

7 réponses à “La dernière traite au village

  1. Merci pour cet article. Je reste cependant convaincu – quand bien même une prise de conscience est en cours – qu’il est bien tard. Nous devrions vraiment prendre soin de nos paysans, ils nous nourissent et nous vivons grâce à eux! J’ai essayé de manger un billet de CHF 10.- beurk, j’avais toujours faim après et je pense qu’un billet de CHF 100.- ne m’aurait pas plus nourri! Puisse Monsieur Schneider s’en souvenir …

    1. Monsieur Schneider-Amman avec son département et ceux qui s’agitent autour d’eux sont obnubilés par les mirages, économiques et financiers, de l’industrie agro-alimentaire conquérant le monde. Une nouvelle version de la fable de Monsieur de la Fontaine.

  2. Je suis bien d’accord avec vous !

    Malheureusement, la récente initiative de Jaques Bourgeois pour sortir les denrées alimentaires du principe du Cassis de Dijon a été torpillé au parlement par le PS… très dommageable.

    Il faut vraiment constater que l’agriculture (saine, écologique) est à valoriser.

    Je vous rejoins ainsi entièrement et suis persuadé que sur ce point les Verts et l’UDC devraient pouvoir s’entendre au parlement pour mettre le holà au libre-échange en la matière.

  3. J’ignorais que l’agriculture allait si mal dans ma patrie. Je constate malheureusement que les autorités suivent le modèle de l’Europe et plus particulièrement de la France, mon pays de résidence, ou le monde rural est saccagé depuis plusieurs années! Triste vraiment de voir ça !

  4. Oui, en septembre nous aurons la chance de dire que nous voulons une autre politique agricole. Demain, on importera de la poudre de lait de Nouvelle Zélande pour fabriquer nos yoghourts si on suit la politique voulue par Schneider Ammann. Les quelques producteurs de lait qui resteront (en dehors de ceux qui ont la chance de livrer à des fromageries qui produisent nos superbes fromages AOP) auront 500 ou 1000 vaches nourries au maïs et au soja sans avoir passé une seul jour à brouter de l’herbe dans un pâturage.

  5. Le sort de notre paysannerie n’a en effet rien d’enviable. Je ne comprends pas qu’on ait laissé s’instaurer une telle situation. Nous le payerons très cher un jour, qui est moins lointain que certains le pensent. C’est un vrai désastre. En la politique menée à Berne est en la matière pire que tout. Au moins essayons d’exiger et de ne consommer que des produits suisses. Cela ne suffira pas mais c’est tout ce nous pouvons de faire de concret.

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