Sam, celle qui ne boit pas et qui conduit

Au regard de certaines campagnes d’information et de sensibilisation tout public, je constate que nous avons accompli un trajet supplémentaire vers l’égalité en Suisse, et que certains codes de langage sont bien ancrés dans nos mœurs, du moins dans les campagnes produites par les collectivités publiques.

De retour d’un colloque sur la prévention à destination des jeunes en milieu festif, une pensée s’inscrit sur le paysage verdoyant qui défile sous mes yeux : le langage est une arme de changement massif.

Prenons une campagne de sensibilisation aux dangers de l’alcool au volant, nommée     « Si t’as un Sam, t’as le Swag » design sympa, festif, langage jeune, fluo…bref des ingrédients prometteurs. De plus Sam est un prénom ou plutôt un surnom pouvant être donné autant à une femme qu’à un homme, super.

Malheureusement mon enthousiasme butte sur le bas de l’affiche:

« Celui qui conduit c’est celui qui ne boit pas ».

Jusqu’ici tout allait bien mais à la lecture de cette phrase, l’incompréhension reprend le dessus. « Celui » pronom masculin ; on ne s’adresse plus qu’à un profil masculin potentiel. Ensuite, on revient sur l’éternel besoin conscient ou inconscient qu’auraient les femmes d’être protégées par un ou des hommes ou à la conclusion que le rôle de protecteur ne peut être attribué qu’au masculin. On rejoint alors les freins, les stratégies d’évitement qu’ont les femmes lorsqu’il s’agit de leur agissements de nuit : être accompagnées, protégées, par un homme qu’il soit sobre ou non. Rappelons aussi que nous parlons de voiture, or c’est bien connu, les femmes ne savent pas conduire, et ne pourraient donc, en aucun cas, prétendre à ramener, voire protéger un groupe d’ami-e-s.

En discutant sur cette affiche avec des collègues de notre pays voisin, je réalise que pour elles et pour eux, la lecture de la phrase n’évoque pas les mêmes sentiments ; ils et elles en ont une autre compréhension : le masculin universel s’applique aux deux sexes. Vraiment ?

Je reviens quelques heures en arrière et me repasse le film des plénières et des ateliers de la journée, portés, animés, présentés par des représentant-e-s, des délégué-e-s de la fonction publique. Il y a été question de « directeurs », de « collaborateurs », de « patrons », de « certains, tous, ceux » et bien sûr « celui ». Je souligne au passage que les interventions en plénière, devant l’audience complète, étaient effectuées exclusivement par des hommes, là où les ateliers furent animés, coordonnés, relatés par des femmes.

Les violences sexistes étaient omniprésentes. Les femmes présentes dans l’atelier traitant du harcèlement (oui parce qu’il n’y avait bien sûr qu’un homme présent dans cet atelier, les autres s’étaient inscrits sur d’autres thématiques les concernant davantage) ont répondu à mon questionnement sur l’emploi systématique du mot « directeur » par le fait qu’il n’y avait que des directeurs dans les institutions mentionnées.

Là où je m’attendais à parler d’outils, d’actions, de solutions, pour résoudre ces violences et plus spécifiquement le harcèlement sexuel dans les lieux de fête, je me suis en fait retrouvée sur un terrain d’expérimentation des rapports sexistes, des attitudes bienveillantes et condescendantes.  Cela me choque tout le temps, mais d’autant plus sur un événement développé par plusieurs collectivités publiques au niveau régional et national.

Alors oui il y a des volontés de trouver des outils pour lutter contre le harcèlement sexiste et sexuel dans le milieu festif, s’adresser aux jeunes. Mais si ces actions proviennent de structures dans lesquelles des individus ne parlent que de postes à responsabilités au masculin, que ces fameux directeurs coupent la parole à leurs collègues femmes et ne présentent pas les membres de leur équipe féminine qui évidemment ont fait tout le travail logistique, de contenu et de coordination, voire pire se trompent de prénom en les présentant, ont-elles réellement une chance de toucher leur cible ?

Comment parler de violences sexistes et sexuelles en étant soi-même une de leurs meilleures incarnations, hommes et femmes inclus-e-s ?

J’en reviens à Sam, à cette campagne, à l’utilisation du langage et me permet d’affirmer avec conviction qu’il est nécessaire dans une campagne tout public d’inscrire « celui ou celle » cela ne prend que quelques caractères mais a un impact les dépassant et les justifiant largement.

Le langage est l’illustration de rapport de pouvoir, de l’état et des représentations de notre société.

Oui il est également nécessaire aujourd’hui dans un discours introductif d’une journée de colloque d’accueillir les personnes par un bienvenue à toutes et tous, oui il est primordial de présenter les personnes, souvent des femmes, qui travaillent dans l’ombre, de les présenter par leur nom et leur prénom, surtout si l’on vient de la faire pour présenter des collaborateurs masculins.

Enfin il est important de parler de « directrices », ou de poste de direction si on souhaite s’épargner l’énumération du terme au féminin.

La représentation, les images, les exemples se jouent à cet endroit. Tout comme Sam, cette femme géniale qui ne boit pas pour conduire ses ami-e-s lors de leur folle soirée.

Albane Schlechten

Albane Schlechten

Militante pour la scène alternative au sein de l'Usine, Albane Schlechten monte le club la Gravière en 2011 et le quitte fin 2016 pour rejoindre la faîtière suisse des clubs et des festivals, PETZI. Depuis le début de l'année 2019 elle a repris la direction de la Fondation pour la chanson et les musiques actuelles. Elle est également élue au Conseil municipal de la Ville de Genève depuis 2015.

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