Prévoyance: nos caisses de pensions doivent s’engager pour le climat

Un bilan consternant

Le Conseil fédéral vient de publier un rapport sur l’impact climatique de nos caisses de pensions[1]. Pour le réaliser, il a mis à leur disposition un instrument leur permettant d’évaluer l’empreinte climatique de leurs investissements. Septante-neuf caisses de pensions, représentant deux tiers du patrimoine géré, ont joué le jeu. Le résultat est sans appel : la poursuite de leurs pratiques d’investissements nous inscrirait dans un scénario de réchauffement climatique de quatre à six degrés, avec des conséquences catastrophiques pour notre pays.

Agir sur les investissements est indispensable pour appliquer l’Accord de Paris

La Suisse a ratifié l’Accord de Paris. Elle est de ce fait tenue de contribuer au maintien du réchauffement climatique en dessous de deux degrés. De plus, l’Accord de Paris exige pour la première fois que les investissements soient également concernés, tout comme d’autres activités humaines, par la réduction des émissions de CO2[2].

C’est indispensable. En effet, à quoi cela sert-il de réduire, pas à pas et parfois laborieusement, les émissions liées à nos déplacements, à notre chauffage ou à notre alimentation, si dans le même temps l’argent que nous plaçons est investi dans l’industrie du charbon ou du pétrole ? Selon l’Alliance climatique suisse, l’ensemble des activités gérées depuis la place financière suisse a un impact équivalent à vingt fois les émissions domestiques de notre pays.

Les sommes investies par les caisses de pensions, qui sont parmi les plus importants investisseurs du pays, sont considérables : plus de 700 milliards de francs. Il s’agit d’un levier capital pour la transition écologique de notre économie. Alors que les Suisses émettent chaque année, avec l’argent mis de côté pour financer leurs retraite, à peu près autant de CO2 que lors de leurs propres activités individuelles[3], nous ne pourrons maîtriser les changements climatiques sans agir à ce niveau.

Plus de sécurité pour notre climat, c’est plus de sécurité pour nos retraites

Pourtant, aucune mesure n’est prévue par le Conseil fédéral dans le domaine des investissements. La révision de la loi sur le CO2, qui doit mettre en œuvre les exigences de l’Accord de Paris, ne vise que les domaines déjà concernés jusqu’ici par notre politique climatique, principalement le chauffage et la mobilité. Et, malgré les résultats consternants de l’étude qu’il vient de publier, le Conseil fédéral persiste à vouloir miser sur des mesures volontaires. Cela signifie concrètement que les caisses de pensions et les autres investisseurs pourront, à leur guise, continuer à placer notre argent dans l’industrie des énergies fossiles.

Or ces investissements sales sont irresponsables d’un point de vue environnemental, évidemment, mais aussi d’un point de vue économique. Avec ces placements à courte vue, les caisses de pensions mettent en danger la pérennité de nos retraites. Comme le montre un rapport récent du Conseil fédéral, la « bulle carbone » constitue un risque de plus en plus important pour les investisseurs[4], dont les caisses de pension n’ont visiblement eu que faire jusqu’ici. Il est d’autant plus impératif de les inciter à modifier leurs pratiques d’investissement. La sécurité de notre climat converge avec celle de nos retraites.

La transparence est à assurer en priorité

La première priorité est d’instaurer enfin la transparence sur l’impact climatique des différents investisseurs et, en particulier, des caisses de pensions. Elles nous le doivent bien, puisqu’elles gèrent finalement notre argent. Le Conseil fédéral a effectué un pas important en mettant à leur disposition un instrument crédible d’évaluation de leur compatibilité climatique. Son utilisation doit être généralisée à l’ensemble des caisses de pensions, plutôt qu’offerte à quelques volontaires. Les résultats de ces évaluations doivent en outre être rendus publiques. A ce stade, les résultats individuels des tests de compatibilité climatique effectués n’ont en effet pas été publiés[5]. Or, pour que les assurés puissent exiger de leurs caisses de pensions des investissements responsables, ils doivent être informés sur leurs pratiques[6].

Des stratégies de désinvestissement doivent être exigées

Ensuite, la Suisse doit respecter les engagements qu’elle a pris dans le cadre de l’Accord de Paris, en particulier d’associer les flux financiers à la transition vers une économie respectueuse du climat. L’important levier des investissements doit être actionné. Pour ce faire, le Conseil fédéral devrait notamment exiger des caisses de pensions qu’elles élaborent des stratégies de réduction des émissions de CO2 liées à leurs investissements et qu’elles les rendent publiques, parallèlement aux résultats de leurs tests de compatibilité climatique. Le but à poursuivre est que nos caisses de pensions inscrivent rapidement leurs investissements dans un scénario de réchauffement climatique inférieur à deux degrés et non pus de quatre à six degré, comme c’est le cas actuellement.

Des objectifs sectoriels ou des conventions sont à déterminer

Des objectifs de réduction des émissions de CO2 spécifiques, applicables à l’ensemble de la branche, devraient d’ailleurs être intégrés dans le cadre de la Loi sur le CO2, afin de préciser les attentes de la Confédération envers ce secteur. De tels objectifs sectoriels ont déjà été adoptés pour certains autres domaines d’activités, dans le cadre des précédentes politiques climatiques de notre pays. On pourrait aussi les déterminer sous la forme de conventions d’objectifs, qui devraient toutefois être assorties de sanctions fermes en cas d’échec, afin que l’on puisse être assuré de leur efficacité.

La prévoyance, c’est aussi une qualité

Après tout, les caisses de pensions devraient, par définition, adopter une vision responsable et orientée sur le long terme, puisqu’elles ont pour vocation de nous assurer un revenu durant la période à venir de notre vieillesse. Le mot de prévoyance ne s’applique pas seulement à nos retraites (la « prévoyance vieillesse »). Il décrit aussi, selon le Larousse, la «qualité de quelqu’un qui sait prévoir et qui prend des dispositions en conséquences». Nous savons très bien aujourd’hui quels sont les effets désastreux des changements climatiques et combien ils affecteront, de manière plus violente encore, nos descendants. A nous, dès lors, de prendre « des dispositions en conséquence ».

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[1] https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-68482.html

[2] Dans l’article 2 de l’Accord de Paris, il est précisé qu’il s’agit de rendre « les flux financiers compatibles avec un profil d’évolution vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre et résilient aux changements climatiques. »

[3] Selon l’étude « Risque carbone pour la place financière suisse » disponible ici https://www.admin.ch/gov/fr/start/dokumentation/medienmitteilungen.msg-id-59285.html: « Globalement les placements en actions à l’étranger de toutes les caisses de pension génèrent 25,1 millions de tonnes d’éq.- CO2, ce qui correspond à peu près à la moitié des émissions annuelles de gaz à effet de serre de la Suisse. Lorsque l’on calcule les émissions financées par assuré, on arrive à 6,4 tonnes d’éq.-CO2  supplémentaires émises à l’étranger (à titre de comparaison, en Suisse, les émissions annuelles de gaz à effet de serre par habitant s’élevaient à 6,5 tonnes d’éq.-CO2  en 2013). » Un article de Bilan cite même un rapport d’une fois et demi: http://www.bilan.ch/argent-finances/investisseurs-suisses-frileux: « Chaque année, un habitant suisse émet en moyenne 9 tonnes d’équivalent CO2 via le financement de sa retraite, soit une fois et demie les émissions liées à son activité ».

[4] Selon l’étude « Risque carbone pour la place financière suisse » disponible ici https://www.admin.ch/gov/fr/start/dokumentation/medienmitteilungen.msg-id-59285.html: « Sur la place financière suisse, les investissements sont donc réalisés dans une très large mesure dans des entreprises à fort taux d’émission de CO2. Les émissions financées de cette manière sont incompatibles avec un objectif de deux degrés. De plus, ces investissements comportent des risques importants qui pourraient entraîner des pertes de valeur considérables tant pour les investisseurs concernés que pour l’ensemble de l’économie. […] Jusqu’à présent, la plupart des investisseurs ne reconnaissent pas, ni ne contrôlent, ce risque. »

[5] Pour le moment, seules la caisse de pensions bernoise BPK, la caisse de pensions de la ville de Bienne et la Fondation Abendrot ont promis d’informer leurs assurés.

[6] Plusieurs sondages montrent que les assurés sont sensibles à cette question et souhaitent que leurs caisses de pensions soient gérées dans un meilleur respect du climat. Une étude de Robecco SAM de 2014 montre que 72 % des assurés réclament des stratégies d’investissement plus durables de la part de leur caisse de pensions. Et 52 % d’entre eux veulent savoir comment leurs capitaux de prévoyance sont investis. Le sondage Univox de 2015 allait dans le même sens puisqu’il a montré que la majorité relative des personnes interrogées (49 %) souhaite que sa caisse de pensions réduise ses investissements dans les énergies fossiles au profit des énergies renouvelables.

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz est conseillère nationale verte vaudoise. Elle a coprésidé les Verts suisses entre 2012 et 2016. En matière de formation, elle a un Master ès Lettres en philosophie, histoire et sciences politiques (UNIL) et un certificat postgrade en politiques de l’environnement et de la durabilité (IDHEAP). Ses dossiers de prédilection sont l'économie verte, le climat et la biodiversité.

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