Après le 18 octobre : repolitiser l’écologie

L’écologie politique est la grande perdante des élections fédérales. Avec elle, ce sont aussi l’environnement et les générations futures qui sont perdants. En effet, nous ne pourrons pas affronter les enjeux des dérèglements climatiques, de la surexploitation des ressources ou de l’érosion de la biodiversité sans des politiques publiques crédibles. Or celles-ci sont décidées par des politiciens élus au parlement.

 

Ces dernières années, les ONG environnementales, avec le soutien des Verts, ont beaucoup axé leur engagement sur la promotion de modes de vie respectueux de l’environnement, ciblant ainsi l’action individuelle. Avec succès. Les écogestes et la consomm’action sont devenus populaires: nombreux sont ceux qui privilégient les produits locaux, biologiques et équitables et qui trient leurs déchets avec soin. Ils éteignent la lumière en sortant de la pièce, vont à vélo ou en train au travail, installent des panneaux solaires sur leur toit.

 

Ces actions sont nécessaires, mais pas suffisantes. Il est naïf de penser qu’elles pourraient tout résoudre et que l’écologie politique en deviendrait superflue. Toutes individuelles qu’elles sont, ces actions dépendent d’ailleurs de conditions-cadre liées à des décisions politiques. Dans bien des cas, la simple possibilité des écogestes repose sur l’existence de politiques publiques. Dans d’autres, ce sont des politiques publiques qui permettent de généraliser des comportements individuels qui, sans elles, resteraient l’apanage d’une toute petite minorité, notamment par manque d’information ou de moyens financiers.

 

Si les consommateurs ont l’occasion de choisir à bon prix des denrées alimentaires locales et biologiques dans nos magasins, c’est parce que le parlement a, notamment sous l’impulsion des Verts, mis en place une politique agricole soutenant une production durable dans notre pays. Malgré cela, de nombreux combats politiques restent à mener: le glyphosate, considéré comme cancérigène probable par l’OMS, est toujours autorisé en Suisse, malgré les interventions des Verts, tout comme les néonicotinoïdes nocifs pour les abeilles. Les OGM sont exclus de notre agriculture grâce à un moratoire limité dans le temps, pour la reconduction duquel il faudra trouver une majorité au parlement pendant la prochaine législature. Enfin, les consommateurs ne sont pas toujours informés sur la qualité et les conditions de production des produits importés, qui constituent 50 % de ce que nous mangeons. Là encore, des mesures politiques sont nécessaires pour leur permettre un choix éclairé.

 

Si nous pouvons trier nos déchets, c’est aussi parce que des politiciens, notamment des écologistes, se sont engagés pour créer des filières de recyclage dans les collectivités publiques. Nous recyclons certes une bonne partie de nos déchets, mais deux tiers des déchets métalliques finissent encore dans nos poubelles, comme quantités de plastiques et d’emballages. De nouvelles filières de revalorisation doivent être créées et, en amont des consommateurs, il faut encourager l’écoconception et l’économie circulaire, avec la création de produits à plus longue durée de vie, réparables, dont les matériaux sont réutilisables et recyclables. De nouveaux modèles commerciaux plus efficients doivent être favorisés, comme l’économie de fonctionnalité. La Suisse est le deuxième pays européen produisant le plus de déchets par personne et consomme beaucoup trop de ressources. Pourtant, le parlement refuse d’encourager une économie plus verte.

 

Le tournant énergétique exige enfin des actes politiques forts. Si votre ville, grâce à l’engagement de politiciens favorables à la mobilité douce, n’avait pas installé de pistes cyclables, vous auriez probablement moins envie d’utiliser votre vélo pour vos déplacements. Et personne n’est prêt à abandonner sa voiture sans alternative crédible en matière de transports publics. Ceci exige de gros investissements publics. C’est aussi parce que les collectivités, suite à l’engagement des Verts et de leurs alliés, informent et soutiennent financièrement les particuliers qui veulent isoler leur logement ou installer des panneaux solaires, qu’ils sont de plus en plus nombreux à le faire. Vous pouvez enfin économiser de l’énergie dans votre quotidien – et vous devez bien sûr le faire – mais la décision de maintenir ou pas l’exploitation de nos vieilles centrales nucléaires, autrement dit ou bien d’investir de l’argent pour prolonger leur fonctionnement, ou bien de développer les énergies renouvelables, relève largement des pouvoirs publics. Et le nouveau parlement pourrait bien reporter la sortie du nucléaire à la prochaine génération.

 

C’est ce lien entre actions individuelles et engagement politique qu’il est aujourd’hui urgent de reconstituer, si nous voulons faire face aux grands enjeux environnementaux de ce siècle. Car les écogestes ne suffiront pas. L’environnement a besoin de décisions politiques fortes et, pour les prendre, de politiciens sensibles à sa cause. L’écologie politique reste nécessaire, aujourd’hui comme hier.

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz est conseillère nationale verte vaudoise. Elle a coprésidé les Verts suisses entre 2012 et 2016. En matière de formation, elle a un Master ès Lettres en philosophie, histoire et sciences politiques (UNIL) et un certificat postgrade en politiques de l’environnement et de la durabilité (IDHEAP). Ses dossiers de prédilection sont l’économie verte, le climat et la biodiversité.

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