L’ « industrie 4.0 »: une chance pour notre économie et notre environnement

Une révolution silencieuse est à l’œuvre au cœur de notre économie. Il s’agit de l’émergence de l’ « industrie 4.0 ». Cette appellation désigne, après l’apparition de la machine à vapeur, de l’électricité puis de l’électronique, le phénomène de numérisation de nos activités économiques. Elle touche notre économie à des niveaux très divers, des processus de production à la distribution, en passant par l’organisation du travail, ou encore le marketing ou la publicité. Il y a notamment la possibilité de produire des biens via des imprimantes 3D, qui pourrait déboucher sur une décentralisation et une relocalisation de la production, voire sur un changement d’orientation d’une partie des activités économiques, qui se recentreraient sur la demande, plutôt que sur l’offre. Au lieu de produire à l’avance et en masse des marchandises uniformisées, puis de chercher à leur trouver preneur via des dépenses importantes en marketing et en publicité, une partie de la production pourrait devenir plus personnalisée et liée aux demandes spécifiques de clients déterminés. Le télétravail, la vente de produits et de services en ligne, le marketing basé sur le big data ou encore la publicité sur les réseaux sociaux sont d’autres exemples qui ont déjà ou auront tout prochainement une influence sur notre quotidien d’acteurs économiques.

 

Cette évolution, comme la plupart des innovations, comporte à la fois des chances et des risques. Du côté des chances, la numérisation de nos activités économiques ouvre un vaste potentiel d’amélioration de notre efficacité dans la gestion de l’énergie et des ressources. D’après les prévisions de la Global eSustainbility Initiative (GeSi), la numérisation pourrait nous permettre d’épargner, d’ici à 2020, près de 16% des émissions mondiales de CO2. Smart city, smart home, smart grid, smart factory : ces innovations peuvent rendre notre économie plus verte. Correctement utilisées, les technologies numériques peuvent contribuer à produire des biens mieux adaptés à la demande et de manière plus efficiente, réduisant ainsi le gaspillage d’énergie et de matières premières et renforçant la compétitivité des entreprises. Elles permettent aussi de contrôler plus intelligemment les transports et les flux de marchandises, réduisant la consommation énergétique et les coûts. Le potentiel de relocalisation de la production, avec la création d’emplois qui pourrait lui être lié, ne doit pas être négligé, notamment pour les secteurs qui se prêtent à une orientation accrue sur la demande et à une personnalisation des produits. Enfin, l’utilisation des technologies numérique constitue certainement une mine d’innovation pour notre économie d’exportation.

 

Il vaut dès lors la peine de se pencher sur ce phénomène et d’évaluer la manière dont la Suisse pourrait en exploiter les opportunités. Les Verts ont déposé pendant la sesion de septembre une intervention parlementaire demandant que le SECO crée une plateforme d’échange sur le sujet avec les acteurs concernés, en particulier les organisations économiques, les syndicats, et des représentants des milieux scientifiques et associatifs. Le projet « Industrie 2025 » lancé en juin 2015 par les associations Swissmem, Electrosuisse, asut et SwissT.net pourrait en constituer un premier jalon.

 

Cette plateforme pourra dessiner des pistes sur la manière dont la Suisse peut tirer avantage de l’ « industrie 4.0 » et voir si notre législation actuelle est adaptée à cette évolution. Pour des technologies clés, comme l’impression 3D, les entreprises suisses doivent par exemple veiller à investir à temps, mais aussi à disposer des qualifications nécessaires. Les PME, en particulier, pourraient avoir besoin de soutien. Il s’agira cependant aussi d’évaluer les risques potentiels de la numérisation. Un « effet rebond » n’est pas à exclure. Il s’agit notamment de prévenir une consommation électrique excessive, en lien avec les supports informatiques de la numérisation. Par ailleurs, l’impact positif en termes d’efficience peut toujours se perdre, s’il est accompagné de modifications des comportements allant dans le sens contraire : la réflexion sur les nouvelles technologies doit donc également impliquer leur usage et leur effet sur nos pratiques quotidiennes. La numérisation peut aussi poser des problèmes en matière de droit du travail, par exemple lorsque les employés deviennent atteignables en permanence. L’expérience des taxis Uber est emblématique des nombreuses difficultés qui peuvent se poser dans le cadre des nouveaux modèles d’activité et de travail suscités par la numérisation. Une régulation intelligente devrait néanmoins les encourager, tout en évitant la concurrence déloyale et le non-respect des normes de sécurité au travail. Des règles claires doivent en outre être définies quant à la possession et à l’usage des données, autour du big data. Enfin, les structures monopolistiques devraient être évitées au profit d’une concurrence équitable, permettant notamment la valorisation des solutions open source et des données ouvertes. Bien encadrée, là où c’est nécessaire, l’émergence de l’ « industrie 4.0 » pourra ainsi constituer une chance pour notre pays, que ce soit du point de vue économique ou environnemental.

Ce texte a été publié dans une première version dans le Temps durant le mois d'août.

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz est conseillère nationale verte vaudoise. Elle a coprésidé les Verts suisses entre 2012 et 2016. En matière de formation, elle a un Master ès Lettres en philosophie, histoire et sciences politiques (UNIL) et un certificat postgrade en politiques de l’environnement et de la durabilité (IDHEAP). Ses dossiers de prédilection sont l'économie verte, le climat et la biodiversité.

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