Jobsharing: êtes-vous prêt à partager votre pouvoir?

Lundi 4 mai prochain, le premier colloque suisse consacré au jobsharing se tiendra à l’Université de Fribourg. Regula Rytz et moi-même y serons pour faire part de notre expérience conjointe à la tête des Verts. Partager le travail, partager les responsabilités, partager le pouvoir: c’est un thème vert par excellence. Regula Rytz et moi-même ne sommes pas les premières à coprésider le parti à l’échelle fédérale: Ruth Genner et Patrice Mugny le firent également entre 2001 et 2004. Ce modèle est par ailleurs courant chez les Verts dans les partis cantonaux et communaux.

Le jobsharing est particulièrement pertinent en politique. En effet, dans notre système de milice, l’engagement politique vient s’ajouter à la vie professionnelle et aux charges familiales. Ce n’est pas pour rien que les femmes sont si peu représentées parmi les élus: mener de front une carrière politique et professionnelle, tout en se consacrant à ses enfants – une tâche encore largement dévolue aux femmes – est un véritable défi. Les femmes sont encore moins nombreuses à être représentées dans les instances dirigeantes des partis, un mandat qui représente un travail et une pression supplémentaires considérables. Je suis entrée à la direction des Verts suisses au retour de mon congé maternité et ma fille avait deux ans quand j’ai été nommée à la coprésidence. Jamais je n’aurais été candidate à un tel mandat en solo. Le partage du travail permet aussi à ma collègue Regula Rytz d’être disponible pour ses parents âgés. Nos familles sont importantes dans nos vies et le jobsharing nous permet de leur consacrer un minimum de temps, tout en nous engageant à un haut niveau de responsabilité politique.

Le partage du travail à la tête d’un parti n’est pas seulement une solution pour favoriser l’accès des femmes à des postes de pouvoir et pour faciliter la conciliation entre vie politique et familiale. A l’échelle fédérale, tous les partis sont composés de sensibilités diverses. Il y a des variations liées aux communautés linguistiques, mais aussi aux régions plus ou moins urbaines ou périphériques. Des personnalités issues de différents horizons idéologiques et milieux socio-culturels se retrouvent sous le même toit. Pour respecter cette diversité, les Verts suisses se sont constitués en une fédération décentralisée de partis cantonaux. A la direction d’un tel parti, une coprésidence est particulièrement adaptée. Regula Rytz et moi-même avons été nommées à la succession d’Ueli Leuenberger après les élections de 2011, qui ont vu les Verts perdre plusieurs sièges. La volonté de nos délégués était alors de resserrer les rangs autour d’une coprésidence et d’une direction les plus rassembleuses possibles, afin que chacun se sente représenté, après des pertes douloureuses qui avaient suscité, comme souvent dans ces cas-là, des tensions internes. Regula Rytz, suisse alémanique, apporte sa sensibilité et ses compétences sur les dossiers sociaux, son réseau syndical et son expérience de femme d’exécutif. Mon profil est très complémentaire: romande, environnementaliste de formation, issue des milieux de la recherche et des ONG écologistes. Nos décisions se basent sur des échanges d’une grande richesse, qui nourrissent notre engagement. Nous croyons profondément à l'intelligence collective. Elle nous permet de mieux fonder nos positions et favorise l'innovation.

Depuis trois ans, nous avons pu constater combien notre travail en binôme était apprécié au sein des partis cantonaux. Nous avons réformé nos structures pour nous rapprocher de leurs directions et travaillons, plus que jamais, en étroite collaboration. L’étude GFS de Claude Longchamp le confirme : notre coprésidence dispose du taux maximal de crédibilité à l’interne. Selon l’étude Sotomo, nous sommes aussi le parti dont la base est le plus en accord avec les décisions de ses élites. Regula Rytz et moi-même sommes toutes deux enchantées de cette expérience, qui nous permet de diriger le parti dans un climat de dialogue, de solidarité, de partage et de conciliation. Ensemble, nous faisons avancer nos idées et nous nourrissons de nos complémentarités.

Les difficultés viennent plutôt de l’extérieur et, en particulier, des médias, avec une mention spéciale au Tages Anzeiger et au service public. Regula Rytz et moi-même sommes les seules femmes à la tête d’un parti au niveau fédéral. Et nous appliquons un modèle de management innovant : non seulement nous partageons la présidence mais, en plus, nous mettons volontiers en avant nos collègues spécialistes, en fonction des différents dossiers. Sans que cela nous pose de problème d’ego. Il y en a que cela bouscule dans leurs certitudes et qui continuent à rechercher le «mâle alpha». Nous avons tout entendu : direction faible, pas assez visible, trop gentille, trop réservée, trop correcte. Le Tages Anzeiger a même osé cette métaphore douteuse (je traduis): «En comparaison avec leurs collègues présidents de parti, les deux coprésidentes sont aussi remarquables qu’une plante décorative dans un club échangiste». On a essayé de chercher des failles dans notre entente, affirmé – à tort – que nous nous contredisions et avions des désaccords. Des femmes qui se crêpent le chignon, c’est toujours rassurant. Certains journalistes se sentent plus à l’aise avec des «laute Männer», des hommes qui parlent fort et… tout seuls. Dans un monde médiatique qui privilégie la polémique et la controverse, et qui conçoit la politique comme un vaste combat de coq, deux femmes qui partagent le pouvoir, réfléchissent, se concertent et cherchent, ensemble, des solutions, ça fait désordre.

Malgré les idées préconçues, dans le monde économique et associatif, des pionniers et des pionnières montrent également la voie, par exemple à la direction de Frutiger Bau-AG, une entreprise de construction, ou à la tête de Greenpeace. Ils sont, comme nous, des exceptions qui confirment la règle. Pourtant, aujourd’hui, tout le monde affirme, la bouche en cœur, qu’il est indispensable de trouver des solutions pour concilier travail et famille. Tout le monde dit aussi que les femmes doivent investir le monde du travail, notamment pour combler le manque de personnel qualifié que suscitera l’application du nouvel article constitutionnel contre l’immigration de masse. Il est dès lors urgent de prendre au sérieux ce nouveau modèle de direction et de déclarer la guerre aux préjugés et au sexisme. Parce que l’on est plus intelligent à plusieurs et que le pouvoir peut et doit se partager.

Informations sur le colloque : http://www.go-for-jobsharing.ch

 

Les Verts pionniers de l’égalité

Les Verts ont toujours promu les femmes dans leurs rangs, avec des résultats concrets. Au niveau cantonal, nous avons la plus haute proportion de femmes élues de tous les partis : sur l’ensemble du pays, elles représentent 51 % de nos députés. La moitié de nos Conseillers d’Etat et sept de nos quinze conseillers nationaux sont des femmes. Nous montrons l’exemple, mais nous nous engageons aussi pour la promotion des femmes à des postes à responsabilité dans le monde économique. A Bâle-Ville, par exemple, les Verts ont obtenu que le pourcentage de femmes dans les directions des entreprises publiques soit augmenté. Un référendum lancé contre cette mesure par la droite a échoué. Les Verts s’engagent enfin à tous les niveaux institutionnels pour une meilleure conciliation entre vie familiale et professionnelle : offre suffisante en matière de structure d’accueil, horaires scolaires adaptés, congé parental. La promotion du jobsharing s’inscrit dans cet éventail de mesures, ainsi que les horaires flexibles et la possibilité de faire du télétravail.

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz

Adèle Thorens Goumaz est conseillère nationale verte vaudoise et co-présidente des Verts suisses. Elle dispose aussi d’une licence (Master) ès Lettres en philosophie, histoire et sciences politiques à l’Université de Lausanne et d’un certificat postgrade en politiques de l’environnement et de la durabilité à l’IDHEAP.

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