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De Sykes-Picot 1916 à Kerry-Lavrov 2016

Il y a exactement cent ans, le mardi 16 mai 1916, les ministres des affaires étrangères de la Grande-Bretagne et de la France, Mark Sykes et François-George Picot, signaient un accord secret par lequel ils se partageaient, au nom de leurs pays, des zones d’influence respectives dans la grande aire Levantine du Moyen-Orient, de la Palestine à l’Irak en passant par la Syrie et la Transjordanie. Un siècle plus tard, les ministres des affaires étrangères des États-Unis et de la Russie, John Kerry et Sergey Lavrov, sont en négociations, semi-privées, semi-publiques, afin de s’entendre sur l’avenir d’une partie de cette même zone moyen-orientale. Que s’est-il – ou ne s’est-il pas – passé durant cet intervalle ? Comment expliquer une telle continuité dans la présence de ce tropisme d’interférence externe si conséquent dans le devenir du Moyen-Orient et dans les relations entre celui-ci et les acteurs internationaux ?

Lorsque la crise syrienne en cours commence à dégénérer en guerre civile aux répercussions de plus en plus régionalisées, à partir de l’automne 2011, les analyses se multiplient pointant du doigt la nature bancale de l’architecture mise en place au début du vingtième siècle au Moyen-Orient et un débat est engagé sur « la fin de Sykes-Picot ». Certains voient celle-ci comme consommée, d’autres croient en la pérennité de cette construction. Au-delà des différentes lectures, le débat en soi est révélateur du substrat de l’accord Sykes-Picot, à savoir que la perception ambiante (souvent partagée au sein des élites moyen-orientales elles-mêmes) veut que cette question serait un indicateur de l’échec de la région et l’incapacité de celle-ci à bâtir une structure étatique viable. En d’autres termes, si « Sykes-Picot » s’essouffle ou montre ses limites, c’est que les états de la région n’ont pas su l’utiliser comme tremplin de state-building. Et si, au contraire, il résiste aux assauts des crises actuelles, c’est que finalement, sa vision était justifiée. Dans les deux cas, la capacité du local à s’auto-définir est secondaire et l’essentiel – le dessein externe – est rationalisé.

Miroir temporel

Nul besoin de s’appesantir sur les échecs de l’État arabe postcolonial. Ils ne sont que trop connus. La réalité, ici, est ailleurs et concerne – sans réelle surprise – les producteurs de cette architecture qui en sont toujours prisonniers. La frappante symétrie entre l’activité diplomatico-militaro-géostratégique des puissances internationales de l’époque (la Grande-Bretagne et la France) et celles d’aujourd’hui (les États-Unis et la Russie) est un vecteur sur lequel on ne saurait se tromper. Aussi, les leçons de « Sykes-Picot », et elles sont légion, sont à chercher au-delà de cette familière impuissance des états de la région. Tant décriée, la continuité de ce Moyen-Orient « immuable » et « réfractaire au changement » ne serait-elle, en effet, pas tout autant, si ce n’est plus, celle de ses « partenaires » extérieurs invariablement déclamant le besoin de changement dans la région mais œuvrant activement à sa paralysie ? Seule une continuité du regard orientaliste sur un « proche- » ou « moyen-» Orient qui évacuerait trop facilement les conséquences structurelles de l’action fondatrice de 1916 et l’acuité de cette matrice pourrait faire croire à son obsolescence en 2016.

Au moins trois raisons révèlent la présence d’un miroir temporel peu déformant. Premièrement, en 1916 comme en 2016, des puissances externes s’insèrent militairement dans la région afin de décider de sa configuration. Cette immixtion est faite nominalement en vertu de principes (l’encadrement en vue de l’indépendance hier, la stabilité et la sécurité aujourd’hui), mais en pratique elle procède de l’auto-attribution de zones d’intérêts et cette esbroufe corrompt la mise en place d’un véritable processus de définition locale de la compétition légitime autour de l’État. Deuxièmement, aux deux extrémités, l’on retrouve la complicité entre élites régionales s’accaparant encore et toujours un pouvoir qu’elles ne sauraient partager et chancelleries occidentales évaluant et réévaluant les mathématiques de telle alliance face aux bienfaits de telle autre. Le Prince Faysal d’Arabie (qui mourra à Berne), souverain à Damas ou à Bagdad ? La Syrie avec ou sans Bachar al Assad ? Enfin, invariablement, les décideurs externes s’avèrent des apprentis sorciers qui, les yeux rivés sur les questions politiciennes de la métropole, lisent toujours mal et vite les dynamiques en place dans les périphéries, multiplient nonchalamment les promesses contradictoires (en amont de l’accord de 1916, il y avait en octobre 1914 la correspondance entre le Chérif Hussein et le Haut-Commissaire Mac Mahon, et en aval la déclaration Balfour en novembre 2017)  et les professions de foi vœux pieux (la ligne rouge du président Obama en août 2012), perdant rapidement pied face à la mutante complexité de ce qui se joue sur le terrain.

Certes, on ne saurait surestimer le legs de l’accord scellé entre la Grande-Bretagne et la France il y a cent ans. Le monde a changé. Le contexte colonial formel a disparu. Les Nations-Unies sont entrées en jeu (la Société des Nations fera néanmoins écho à l’accord de 1916 dans son système des Mandats instauré dès juin 1919) et des puissances régionales sont apparues. Mais on peut également croire que ce ne sont là, fondamentalement, que des  volets, registres et canons supplémentaires qui ne changent que peu de choses à cette répétitive partition et à sa monotone langueur.


Photo : The Strange Case of Mr. Pelham, CBS, 1955

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The meaning of #stopislam

“To sin by silence, when we should protest, makes cowards of men” wrote Ella Wheeler Wilcox in her poem ‘Protest’ (not US President Abraham Lincoln as President Dwight Eisenhower credited him erroneously in a speech in 1950). Moral cowardice is back in our midst – did it ever go away? – and once again it is enabling societal drift into institutional racism, and in this case deeper society-wide cultural tensions between the West and Islam. Close to fifteen years after that epoch-defining 9/11 moment, there has objectively been little progress in addressing the issues that led to that situation. Introspection painted as excuse and kept at bay, every step of the way we have witnessed a descent into ever more intolerant, radical, and violent responses to… intolerance, radicalism, and violence. Every new situation – from the invasion of Iraq in March 2003 to the attacks in Brussels in March 2016 – fed the next step in a spiraling ladder of hate and ignorance.

The complex political underpinnings of the consequences of Western military interventionism in Muslim countries interwoven with the rise of a new generation of armed groups in those lands bent on attacking the West on its soil and the conflictuality born out of such historical interface have been cast aside. Instead, responses focused on identity have been privileged, and the link (il)logically made to the larger populations on both sides. As a result, the goalpost of the unacceptable vis-à-vis the other, now guilty by association, has been regularly pushed back.

Déjà vu

The cartoons crisis in 2006 and the 2013 one following the online release of an anti-Islamic film were harbingers of this evolution, at the end of which a milestone of sorts was reached when a lead presidential candidate in the United States announced in December 2015 his plans to ban the 1.6 billion Muslims from entering his country should he be elected, and had, the next month, a Muslim woman silently protesting ejected from a political rally – under thunderous applause and cheer, a quickly forgotten scene reminiscent of Orwellian imagery. Surely, “it can’t happen here” surmised Sinclair Lewis in his 1935 novel whose cautionary tale on authoritarianism may well come to pass as a self-fulfilling prophecy. Similarly, in June 2013, a New York Times editorial entitled “Déjà vu” discussed the political void in France (read Europe now) being familiarly filled by anger and frustration, as it did seventy years ago, noting that “darker forces are also stirring”.

The unexamined mainstay of such latter-day dystrophy is fundamentally that the democratization of the current hatred against Islam is the by-product of leaderships that have flirted with racism pronouncements and intellectuals that have rationalized their bias. In providing the politico-cultural framework to the unsayable and the undoable, fearmongering politicians (separating Christian migrants from Muslim ones, as did a Hungarian mayor), intellectuals (inviting people to not be afraid to be considered Islamophobe, as did a French historian), and journalists (excusing the barring of Muslim family bound to Disneyland from boarding a plane in the UK, as did a CNN financial news anchor) have demonstrably helped fuel this normalization of discrimination which continues to worsen palpably.

Skyrocketing of Islamophobia

A veiled Muslim woman pushed in front of an incoming train at Piccadilly Circus in November 2015; another one beaten up by a man at a crossroads at Willbroek, Belgium in March 2016, who was then joined by three other men who stepped out of their cars not to stop him but to further attack the woman while one of them made the Nazi salute; a Muslim family kicked off a flight in Chicago for asking for an extra seatbelt for their infant;  the plethora of increasing racial and religious profiling episodes against Arabs and Muslims has been playing out revealingly. A 582-page report released on March 24, 2016 by the Foundation for Political, Economic, and Social Research (SETA) documents the spectacular surge of Islamophobic activities in 25 European Union countries.

It is then no wonder that hours after the March 2016 Brussels terrorist attacks, a #stopislam hashtag started trending. Vigilantism à la Pegida (Patriotic Europeans against the Islamization of Europe) invariably dresses itself as self-justifying, we-have-had-it reaction when in fact it provokes the very trouble it seeks to remove by establishing false associations. That we have by now reached the level of the materialization of a movement calling for the ending of a religion (e.g., #stopchristianity, #stopjudaism) should give us pause as a sign of the intolerance and irrationality of our times.

The skyrocketing of Islamophobia is not, however, merely scapegoating in the face of the 2008 financial crisis, the ill-advised incessant military adventurism abroad and its boomerang effects, or the fears of migration phenomena. There is something else playing out here, both old and new. The contemporary patsyfication of the Muslim speaks to a deeper phenomenon, one that is at once directly echoing Europe’s totalitarian episodes of the 1930s and the newfound contradictory pronouncements against parts of its by-now-mixed population reduced to their identity.  In her 1919 poem, Wilcox decried “the lawlessness of wealth-protecting laws” that enable the perpetuation of injustice, ignorance, and lust. The tolerance of intolerance is precisely a lawlessness that invariably proceeds against the background of societal acceptance of it – and here ignorance is hardly bliss.


Photo: The Great Dictator, United Artists, 1940

Untitled

Les Ides du mars levantin

Lorsqu’en octobre 1970, le général Hafez al Assad prend le pouvoir en Syrie à la faveur d’un coup de force, culminant une séquence de crises internes (conflit avec l’autre homme fort du parti Baas, Abdelkarim al Joundi ; purges au sein de l’armée) et régionales (défaite de 1967, crise de Septembre Noir), la Syrie scelle un « moment-histoire » qui établit une jonction conséquente entre l’instabilité de décennies précédentes marquées par une interminable succession de crises et un avenir sous le sceau d’un autoritarisme qui ira toujours grandissant jusqu’au printemps arabe de 2011. Un siècle durant, le bilad al chaam a été en quête d’une normalité politique qui demeure, aujourd’hui encore, évanescente. C’est à l’aune de cette frustration sociétale, composée par les aléas d’une histoire complexe où le local et l’externe s’enchevêtrent en permanence et rejouée à chaque nouvelle possibilité de changement, qu’il faut dire et lire le vernis craquelé de la question syrienne contemporaine.

Matrice de la convoitise

L’échec des réformes du Sultan Abdülhamid II, l’expérience avortée des Jeunes Turcs, l’entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne et la révolte arabe en Arabie accélèrent une chute de la Sublime Porte qui aurait dû profiter avant tout aux provinces syriennes voisines de l’empire. Or, derechef, les Vilayet de Damas, Alep et Tripoli sont plongées dans la géopolitique d’une vallée de l’Euphrate convoitée par les puissances britanniques et françaises – les ministres des affaires étrangères français et britannique, François Georges-Picot et Mark Sykes, en présence de leur homologue russe, Sergei Dmitrievich Sazonov, installent secrètement la matrice de ceci en mai 1916, préfigurant les dynamiques de « Plan B » et autres scénarios de partitions débattues cent ans plus tard – et ce premier Levant moderne tombe ainsi sous le coup d’un mandat qui n’est, réellement, que le passage de bâton d’un empire l’autre. La lutte pour la Syrie (the struggle for Syria), comme l’a nommée Patrick Seale, suivra jusqu’au milieu du vingtième siècle dominée en apparence par les enjeux externes mais en réalité déterminée toujours plus fondamentalement par les ressentiments sourds des communautés et des confessionnalismes montées et se montant les unes contre les autres jusqu’au paroxysme des années 2010.

La revanche des Alaouites – par le biais d’une armée-ascenseur social de pouvoir que le mandataire français leur ouvre dans une logique divide et impera – sur leur servitude précédente dominera cette séquence comme elle constituera le socle du pouvoir de Hafez al Assad. Les trente ans de règne d’Assad seront les glorieuses de l’autoritarisme dans sa superbe : narratif patriotique, élimination des rivaux, parti-état, état-moukhabarat, armée au service du régime, culte de la personnalité, népotisme et clientélisme, instrumentalisation des conflits régionaux, massacre d’opposants (vingt mille islamistes à Hama en février 1982) et stérilité d’un acumen politique au service de la pérennité du régime et non de la construction de l’État. À sa mort, son fils, Bachar, remplaçant au pied levé l’ainé tué dans un accident, hérite un système politique sclérosé niant tout questionnement sociétal. L’über-sécuritaire international de l’après-11 Septembre permet au dauphin – complaisamment présenté par les médias occidentaux comme un jeune modernisateur – un inespéré redéploiement du néo-autoritarisme, dix ans durant.

État contre société, realpolitik contre éthique

Ce même autoritarisme qui, au-delà du Levant, se jouait aussi en Afrique du Nord fit alors face à son impasse à l’hiver 2011. Le tsunami des révoltes en Tunisie, en Égypte et en Libye arriva en Syrie, il y a cinq ans, aux ides d’un mois mars qui ouvrit le cycle des divisions actuelles. Mars 2011-mars 2016 : 470.000 syriens morts, 4.8 millions de réfugiés, 6.6 millions de déplacés internes, chute de l’espérance de vie de 70 ans à 56 ans, 255 milliards de dollars de coût de guerre, un millier de groupes armés différents pour un total de quelque 200.000 combattants, trois envoyés spéciaux successifs des Nations-Unies et 7 initiatives internationales différentes (Ligue Arabe, Kofi Annan, Geneva I-III, Vienne et les quatre Commissions). Cette demi-décennie dont la Syrie ne se relèvera pas aisément, si tant est qu’elle demeurera « Syrie », aura vu la succession de trois phases chacune tout aussi importante.

Premier acte : entre mars et juin 2011, suite aux exactions des milices shabiha (fantômes) du régime, le soulèvement national pacifique se militarise et une « Armée libre syrienne » (ALS) est formée, composée de déserteurs et de soldats de fortune. Après avoir mis le gouvernement sur la défensive – le régime essuie des attaques de par le pays et perd une partie des faubourgs de la capitale Damas – l’opposition initiale, doublée d’une diaspora organisée politiquement et désorganisée dans un congrès général, perd le momentum au profit des radicaux islamistes armées ; divers groupes mêlant l’antenne syrienne d’Al Qaida, Jabhat al Nosra, aux ex-opposants islamistes et jusqu’au groupe irakien, l’État islamique en Irak qui ajoute un « et en Syrie » à son nom et son ambition. Deuxième acte : à la faveur de l’entrée en scène à ses côtés du groupe armé libanais, Hezbollah, notamment lors de la bataille d’Al Qusayr en mai 2013, le régime d’Assad reprend progressivement la main pour établir un équilibre des forces qui perdurera dans un statu-quo militaire en 2014-2015. Troisième acte : en septembre 2015, une Russie autant motivée par sa compétition retrouvée avec les États-Unis que par son soutien à Assad, prend le pari risqué (il lui en coûtera 224 morts le mois suivant dans un attentat au Sinaï contre un avion civil) d’entrer dans le combat aux côtés de ce dernier lui permettant de croire à la victoire contre les rebelles, si hâtivement qu’il convoque, dans ce chaos ambiant, des élections pour le 13 avril prochain.

Au terme de ces cinq ans d’intense conflit, la Syrie demeure dans l’incertitude la plus totale quant à son avenir. Plusieurs scénarios se dessinent : une victoire militaire du régime, une solution politique résultante des négociations à Genève ou l’entame d’une nouvelle phase de « sale guerre » dans laquelle l’irrésolution risque de se doubler d’une constante expansion attirant dans son vortex toujours plus de parties.


 

Illustration : Beware the Ides of March, pic.finomej.top, 2014.

 

Vortex

The Syrianization of Yemen

What does it say of the unpredictability of the current Arab political and security scene when what is taking place in Yemen is factually more reminiscent of five-year old Levantine configurations than local ones from earlier decades?

It is a foregone conclusion that the winter of 2011 was a turning point in Middle Eastern and North African affairs. It was so in two key respects. On the one hand, the failed state-building and authoritarian settings had at long last reached saturation in most countries of the region, and societies began imploding all too naturally — albeit in a surprisingly swift sequence. Regardless of the eventual outcome of those rebellions, revolts, revolutions, hiraks qawmas, or intifadas this ongoing period set in motion a phase of profound flux in Arab sociopolitical theaters. Specifically, the dynamic has been essentially one whereby Arab countries set foot in what can arguably be described as ‘political novelty’. The rupture with the old system (symbolic or real, temporary or lasting) pushed these countries into heretofore unknown polities shifting away from the postcolonial linearity and stasis. Overnight weakened states, fearful regimes, empowered citizens, melting militaries, and divided civil societies have since been experiencing transformation. Soon enough, this was impatiently looked upon by some as ‘failed revolutions’ and by others as ‘chaotic uprisings’.

Tales of the New Old Orient

But the novelty was also endowed with a paradoxical memory of its own. As Libya, Egypt, Syria, and other countries pushed forward into unexpected change, they interestingly started displaying features some of their regional neighbors had at some point previously experienced. This gave the analogy-inclined observer a chance to take note notably of the asabyiazation of Iraqi politics (back to fitna after nationalism), the Iraqization of Libya (out of insecurity and anomie just as seen in Mesopotamia in the 2000s), the Lebanonization of Syria (intrigue and geopolitics shifting, most ironically, from Beirut to Damascus), the Pakistanization of Egypt (army, religion, deep state, and international clientelism), and the Ottomanization of Turkey (dynastic dreams blinding political acumen). As we await a likely 2016 Algerianization of Algeria (no Arab spring exception, back to reality) – what is happening in Saudi Arabia escapes a straightforward analogy – and as these dynamics beget internationalized versions such as the Beirutisation of Paris (communal divisions and urban terrorism), the evolution of the Yemeni crisis over the past few months allows us to add yet another of these analogies, namely a Yemen increasingly resembling Syria…but then again Syria since 2011 – that is, ‘Lebanonized’ Syria.

Long endowed with its own dystrophies and internal lines of division since 1934 (some 18 conflicts since), post-2011 Yemen has come to resemble civil war-stricken Syria in the following five ways. First, the confessional divide has moved to a new level of urgency with increasingly little room for power-sharing (though that is exactly what is being negotiated in Geneva) as each side sees the situation as an existential struggle. Secondly, armed groups have proliferated in all sectors of society to the point of making the state itself merely a player among others (here too, with a regime on externally-sponsored life support). One of these groups, the Houthis is walking in the footsteps of Hezbollah ever with ambitions to institutionalize its war effort into a state-like machinery. Thirdly, the political movements that had led the momentum of the initial political revolt in 2011 are all but sidelined. Fourthly, regional and international players are involved in military interventionism (‘asifat al hazm and i’adat al amal Saudi-led operations, ‘decisive storm’ and ‘restore hope’ on the US-Gulf War matrix), ever unchecked proxy wars, and inconsequential diplomacy. Finally, Yemen’s humanitarian crisis is among the worst the world is currently experiencing and the Yemeni population is directly bearing the brunt of the conflict. To the close to 6,000 dead, 21 million people are deprived of basic services and life-sustaining commodities and 16 million of those are in need of humanitarian assistance.


Photo: Ridley Scott, Kingdom of Heaven, 2005 / Saul Bass, credits for Alfred Hitchcock, Vertigo, 1958.

Words of Badarou II

Abécédaire du (non-)débat sur le terrorisme

Abou Bakr al Bagdadi
Dirigeant de l’État Islamique. Auto-proclamé « Calife Ibrahim ». Une apparition vidéo et deux messages audio en dix-huit mois (juillet 2014-décembre 2015). Gère groupe et image en tirant les leçons tactiques de la saga Al Qaida. Figure influente peu connue et dont la stratégie à long terme est peu élucidée.

Al Qaida
Groupe armé formé en Afghanistan en 1989 par Oussama Ben Laden. Matrice du terrorisme transnational contemporain. Souffre son remplacement par l’État Islamique, ainsi que l’amnésie analytique contemporaine qui minimise l’impact de l’organisation sur l’histoire du terrorisme.

Démocratie
Système politique trop aisément considéré comme cible des terroristes, dont les motivations sont plus politiquement et socialement circonscrites dans le cadre de conflits ou au-delà. Permet de se donner le change en examinant vaguement et superficiellement les causes profondes du terrorisme.

État Islamique
Groupe terroriste mondialisé le plus important depuis Al Qaida.

Guerre
Conflit armé se manifestant toujours plus en avant sous diverses formes dans les sociétés contemporaines, au Nord et au Sud – en la présence ou l’absence du terrorisme. Voir militarisation des relations internationales.

Guerre contre le terrorisme
Campagne militaire lancée par le président américain George W. Bush en septembre 2001 au lendemain des attaques contre les États-Unis. Ne s’est pas préoccupée du terrorisme outre celui de nature islamiste. A paradoxalement généré plus de terrorisme suite à l’invasion de l’Irak en 2003. Formulation abandonnée par l’administration Bush elle-même depuis 2006.

Irak
Dictature sous Saddam Hussein, sans terrorisme. Atomisation actuelle après la « libération » par les États-Unis en 2003, avec les plus hauts taux historiques de terrorisme.

Iran
Empire renaissant. Capital : Bagdad.

Islam
Religion monothéiste abrahamique de près de 2 milliards d’individus dans le monde (estimations entre 1.7 et 2.2 milliards) prêchant tolérance et non-contrainte. Régulièrement associée (consciemment et/ou inconsciemment) avec le terrorisme depuis les attaques du 11 Septembre 2001. Ses adeptes seraient interdits d’entrée sur le territoire des États-Unis par le candidat actuellement en tête de la course aux élections présidentielles de ce pays. Fait l’objet d’une obsession nationale allant crescendo en France depuis la fin des années 1980.

Islamisme
Mouvance idéologique articulant un islam politique dont la version extrémiste domine le terrorisme contemporain.

Leadership
Qualité nécessaire pour résoudre les conflits associés au terrorisme. Denrée rare.

Libye
Dictature sous Mouammar Kadhafi, sans terrorisme. Désétatisation actuelle, avec terrorisme.

Migrants
Victimes du terrorisme et du débat sur le terrorisme.

Munich
« 9/11 » du terrorisme des années 1970. Steven Spielberg a fait le lien en 2006.

Politique étrangère
Souvent une cause de terrorisme. Rarement mentionnée.

Syrie
Dictature sous Assad, père et fils. Dictature actuelle doublée de guerre civile où le terrorisme est pratiqué par acteurs étatiques et non-étatiques. Casse-tête géopolitique pour dirigeants occidentaux, orientaux et slaves empêtrés dans les contradictions et échecs de leurs calculs depuis 2011.

Terrorisme
Notion élastique souffrant un déficit conceptuel. Les terroristes n’y font que peu de références, se considérant invariablement des « combattants de la liberté ». Les dirigeants politiques abusent du terme impunément. Les populations sont en majorité l’objet de cette « violence politique ». Outil sémantique pour les dictatures l’érigeant contre leurs oppositions. Question mondiale dominante du début du vingt-et-unième siècle.


Photo : Wally Badarou, Words of a Mountain, 1988.

Redux 3

GWOT REDUX

The world has embarked on a replay of the post-9/11 period. Doing so not so much by way of an overnight breakthrough but rather as newfound momentum in a sequence of never-interrupted-dystrophies, the hubris and dumbing down we have come to experience since the autumn of 2001 and the fall of the Twin Towers are conspicuously back in the wake of the Friday 13 attacks in Paris. After the January 2015 operations in the same city, the local and international reactions had already shown tangible signs of learning no lessons of the societal missteps, strategic blunders, and policy failures that accompanied the Global War on Terror (GWOT), which George W. Bush had decreed and pursued globally, to little result. Today, the half-worn gloves are off and the matrix is fully reactivated.

To be certain, none of the bankruptcies introduced by W and the Neo-Cons had been exhausted or remedied throughout the 2000s and in the early 2010s. As different ‘terror’ episodes kept dominating the news – now in the Sahel with Al Qaeda in the Islamic Maghreb, now in West Africa with Boko Haram; ever featuring radical extremist non-state actors round the global south – rehashing of hysteria, self-centeredness, and militarized punishment were always the dominant themes of response to the complex conflicts playing out. The Intercept’s October 15 “Drone Papers” by Jeremy Scahill give us a timely indication of the impunity, invisibility, and unregulated proliferation of these militarized responses, with the following assertion chillingly registering: “According to the documents, nearly 90 percent of the people killed in airstrikes were not the intended targets. In Yemen and Somalia… the equivalent ratios may well be much worse.” At no discernible point over the past fifteen years – and for all the global fora, international projects, and manifold initiatives – was there a consequential reexamination of the securitization drift the world has been experiencing.

The Third Worldization of France

And so, the intelligent discussion on terrorism is once again elusive after Paris. Indeed, it seems almost impossible. For how is it that the very same catalogue of problematic reactions is invariably brought back every time as if the previous phase had no lessons to offer? By both compulsion and choice, President François Hollande has with alarming speed pushed the door fully open into a GWOT redux, hardly seeing that that which the mighty United States could not achieve over a decade, in two wars, and ever-expanding fronts (“the United States probably has more foreign military bases than any other people, nation, or empire in history” wrote David Vine in The Nation in September 2015, adding “and it’s doing us more harm than good) will certainly not be secured by a divided, confused, economically-underperforming, and far less endowed France.

Crackdowns unceasingly visiting real and symbolic violence on neighborhoods where (French) citizens of (alleged) Muslim faith reside, growing Islamophobia echoed by politicians (ignorant of Islam) across the spectrum, and rising bigotry amongst intolerant intellectuals invariably professing liberal ideals have played out as a Wagnerian theme music to the Third Worldization of France over the past few years. If the Valkyries will now ride in the sunset with upgraded gear, they will, however, do so bumpily as things have changed since Osama Bin Laden dispatched the Hamburg cell. To make things more complicated, France is now facing at least three new difficulties, namely its own social crisis, the global chaotic environment, and the emergence of an Islamic State more lethal than Al Qaeda.

Whereas GWOT 1.0 was unilateral – the empire striking back – GWOT 2.0 is playing out more open-endedly with ISIS’ rise leveling the field in unexpected ways for Washington, Paris, and London. The hybridity being born is arresting. We spoke variously in recent years of the Lebanonization of Syria, the Iraqization of Libya, and the Pakistanization of Egypt. In the wake of the recent attacks in France, we can now similarly identify the Beirutization of Paris. As Adam Shatz writes in the December 2015 issue of The London Review of Books, “Paris looks more and more like the Beirut of Western Europe, a city of incendiary ethnic tension, hostage-taking, and suicide bombs.”

Stuck in the GWOT

These are then the elements at hand in this déjà vu-cum-worsened second act of the GWOT Tragedy: “we will eradicate terrorism” unrealistic populist pronouncements, dusted-off alienating talk of clash of civilizations, European elected officials wanting “only Christian” refugees and US presidential candidates planning a “database” for Muslims, Hollande upping Bush one up by seeking not merely special Patriot Act legislation but full-fledged constitutional amendments, and continuously failed and disruptive military interventions. As for the media, award-winning investigative journalist Glenn Greenwald sums their current state writing on November 20 that “the post-Paris climate is indescribably repressive” in terms of what can be said.

With personal tributes to individual casualties contrasting with the unnamed dead in the south perpetuating time and again the indecency of human lives double standard, the knee-jerk repetition of erring media coverage is bewildering with newscasters often seeking only those ‘Muslim’ views that will tell them what they want to hear or allow themselves sheepishly to be stigmatized, and Arab bloggers – intellectuals no more – trampling upon themselves to analytically be in the politically correct good graces of editors and producers. None of this constitutive of an intelligent discussion of how and why we have remained stuck in the GWOT, merely upgrading the software.

From 9/11 to 13/11, the fall continued. Unrealistic goals, explicit or indirect racism, self-serving policy pronouncements, and a refusal to question policy choices all constitutive of a path we once went down during that “Decade from Hell” as Time called it in December 2009. No stranger blindness indeed than the one of democracies fuelled by a devotion to policy dogmas that know no satiety and that cancel all reasoned thinking.


Photo: Star Wars Episode VII — The Force Awakens, © Disney, 2015

PenduleSermentDesHoraces

L’éphémère Moyen-Orient américain

Le « Moyen-Orient américain » a vécu. Si tant est qu’il ait réellement existé. Le 6 novembre 1956, le président américain Dwight D. Eisenhower – plus inquiété par la menace d’escalade nucléaire que vient de proférer l’Union Soviétique à l’endroit de la Grande Bretagne si cette dernière ne cessait son intervention en Égypte, suite à la nationalisation du Canal de Suez par le président Gamal Abdel Nasser – intime à Londres de mettre fin à ses opérations militaires. Le 29 septembre 2015, le président Barack H. Obama apprend qu’au lendemain de leur tête-à-tête à New York, le président russe Vladimir Poutine a décidé l’entrée en guerre de son pays en Syrie, un pied de nez qui révèle l’impuissance chronique de Washington dans cette région du monde.

Ainsi bordée, de façon révélatrice, de part et d’autre par le compétiteur russe, l’implication américaine au Moyen-Orient aura, en effet, été, au cours de ces soixante années, et ce de façon consistante, réactive et indécise. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que cette maigre moisson stratégique soit pourtant presque systématiquement abordée dans le sens contraire, notamment par des acteurs arabes qui invariablement voient la main de « la conspiration américaine » dans tout événement, et des partenaires européens presque systématiquement suiveurs.

Il est communément admis aux États-Unis, en Europe et au Moyen-Orient que l’emprise des États-Unis sur le Moyen-Orient est en train de se desserrer et que les événements s’y jouant depuis 2011 échappent de plus en plus aux administrations américaines successives. Pour autant, l’idée d’une véritable mainmise américaine sur la région ne résiste pas à l’examen historique des faits. N’assiste-t-on pas plus, en fait, aujourd’hui simplement à la mise à nu d’une esbroufe de contrôle qui s’est jouée entre les deux « moments-vérité » à Suez en 1956 et à Tartous en 2015 ? Ceci ne donne-t-il pas la mesure, qu’il faudrait, certes, savoir prendre, des limites historiques d’une géostratégie qui, sous des apparats de grand dessein, n’aura jamais été réellement autonome et donc effective ?

Cécité et illisibilité

C’est donc bien la question inverse qu’il faut poser. À quel moment les États-Unis ont-ils, au Moyen-Orient, définis les enjeux souverainement et avec le résultat hégémonique escompté ? Si, en effet, il y a contrôle, ces dimensions stratégiques sont légitimement attendues en amont et en aval. Rembobinons le film. Présents de façon limitée en Arabie à partir des années 1930 et 1940 dans le cadre d’un deal bilatéral avec le roi Saoud et en Afrique du Nord à la suite de campagnes dérivées de la Seconde Guerre Mondiales, les États-Unis entrent donc en scène à Suez à la faveur de l’obsolescence régionale d’une Grande-Bretagne et d’une France frustrées par la perte de leurs empires coloniaux. Nulle direction palpable n’émerge, pour autant, dans ce soi-disant leadership passage de bâton, et, à la fois, les guerres arabo-israéliennes de juin 1967 et d’octobre 1973 et la chute du Shah d’Iran en janvier 1979 ont lieu dans un contexte d’années 1970 où les États-Unis sont principalement préoccupés par la guerre du Vietnam, le malaise que ce conflit suscite en retour au sein de la société américaine, le pari chinois de Richard Nixon et d’Henry Kissinger et une Guerre Froide en interlude.

L’entame de la guerre entre l’Iran et l’Irak en septembre 1980 prend Washington au dépourvu tout comme, dix ans plus tard, l’invasion du Koweït par l’armée de Saddam Hussein en août 1990. Et de fait, l’administration George H. Bush – rivée sur le début de l’après-guerre Froide et le conflit en Géorgie – s’en va-t-en guerre contre Bagdad autant pour formuler une demi-réponse notionnelle au vide créé par le (temporaire) retrait russe que par le besoin de protéger l’Arabie Saoudite et Israël. La suite s’enchaîne dans une séquence qui jette les bases du chaos actuel au Levant tout en confirmant cette cécité des États-Unis à l’égard de ce Moyen-Orient des plus complexes : le mauvais feuilleton de l’embargo contre l’Irak empoisonne de façon irresponsable les années 1990 faisant le lit d’une haine contre l’Amérique qu’elle aura été la seule à ne pas voir poindre et qui nourrira à la fois les attentats du 11 Septembre 2001 et, par la suite, la violence de la génération État Islamique. Enfin, déboussolée, comme tant d’autres, face au Printemps arabe en 2011, et après avoir annoncé l’avènement d’un éphémère « Grand Moyen-Orient », Washington peine à nouveau à choisir une orientation lisible face aux révolutions et aux transitions qui suivent.

Au vrai, l’Amérique a toujours été éminemment réactive au Moyen-Orient, courant encore et toujours derrière des développements que ses analystes prétendent prévoir et maîtriser mais face auxquels ils finissent par démontrer inlassablement une extraordinaire capacité à s’emmêler les pieds, s’engager sur différents fronts, mener peu d’actions à terme et, au bout du compte, se retirer avec une nonchalance tout aussi étonnante. Devenus un acteur parmi d’autres, les États-Unis ne sont factuellement plus aujourd’hui en mesure d’aspirer à être une puissance décisive au Moyen-Orient. Si cette normalité n’est pas une mauvaise chose en soi, elle révèle surtout le vernis craquelé d’une certitude – celle de l’Amérique impériale dans le monde arabe – qui aura peut-être été un leurre des plus persistants.


Photo : « Pendule au Serment des Horaces », © O.Taris.

Magritte - La Victoire (1939)

Exceptionalizing Tunisia

The canonization of Tunisia as the standard-bearer of the Arab spring does a disservice to the ongoing democratization processes in the Middle East and North Africa. Tunisia, as a country, and Tunisians, as a people, have most undoubtedly taken important steps in the transition to democracy process they initiated in the winter of 2011 following the revolution they engineered to bring down the authoritarian rule of former president, Zine al Abidine Ben Ali.

Against uncertain and unlikely odds, the country has, over the past four and a half years, began credibly laying the foundations of a representative system anchored in accountability and rights. In particular, Tunisians prioritized importantly a substantial constitutional process, thus anchoring the changes in a viable and tangible institutionalization track. Tunisia was also, we should recall, – for all the subsequent large-scale events in Cairo’s Tahrir Square – the first country to start the Arab revolutions. Change came from the Maghreb not the Mashreq. Nevertheless, the route has barely been embarked on and difficulties abound.

‘Good’ Tunisia, ‘Bad’ Neighbors

Beyond the difficulties inherent in the Tunisian political liberalization process itself, congratulatory headlines are equally revealing of reductionist readings of the post-Arab spring phase. Setting the positive Tunisian developments – too easily – against, notably, the chaos in neighboring Libya, neo-authoritarianism in Egypt, and civil war in Yemen presents an outlook which at once minimizes the real challenges the Tunisian process has begun facing and fatalistically accept only bleak prospects for the other countries in the region transitioning with great difficulty since 2011.

There is, too, a certain amount of self-serving righteousness bordering on indecency on the part of those who did not readily walk the impediment-filled path with Tunisia in the early days in 2011 – when the uncertainties of ‘Arab democracy’ were the order of the day – coming around to now rally behind those winning the Nobel Prize. Beyond the satisfaction of a well-earned recognition, Tunisians should heed the fact that victory, or a sense of it, is mostly perceptual. It is cemented only through our reading and management of that often subjective feeling, what awaits us, and what we take into that journey.

Transitions to democracy are extraordinarily complex matters that cannot and should not be examined in an impatient logic of hasty assessments of ‘success’ and ‘failure’. A sign of the times, such outlook partakes of the current ‘top-tenization’ of everything, which, in this case, has at its core simplistic readings of competitive societal transformation. Analyses of the Arab Spring continue to be minimally historical and lacking a comparative dimension. Understanding democratization means taking the long view; unpacking multifaceted causes, non-linear pathways, and contingent outcomes. Identifying patterns and factoring-in the notions that transitions go back and forth, can fail, and when seemingly established can falter.

Tunisia will forge ahead even more if we do not sensationalize its arduous and generation-lasting transition process.


Illustration: « La Victoire », Magritte, 1939 

UNSC

Remettre en selle la diplomatie en Syrie

Au-delà de la confirmation de la détérioration du dossier syrien, l’entrée en guerre de la Russie contre l’État islamique, ce 30 septembre, souligne avant tout la chute libre de la diplomatie dans les relations internationales contemporaines. De manière sans cesse renouvelée, nous assistons au recours – toujours plus systématique, plus large et plus accéléré – à la force comme réponse réflexive aux diverses crises que connaît le monde, et notamment le Moyen-Orient.

Le cas de la Syrie est révélateur, avec ce dernier épisode, d’un nouveau moment-vérité dans le processus d’affaiblissement de la diplomatie où la compétition stratégico-politique entre différents camps internationaux et régionaux ne s’embarrasse désormais plus des formes – soulignant, avant tout, l’éclatement des processus consensuels et des dynamiques multilatérales émasculées à souhait par ces tiraillements.

Exemplarité négative

Deux traits émergents sont à souligner. D’une part, la théâtralité d’une diplomatie vidée de son sens et fatalement condamnée à l’échec, et, d’autre part, l’atomisation des structures formelles de décision illustrée par la multiplication de réunions internationales ad hoc s’arrogeant la légitimité du processus de prise de décision multilatéral et vidant le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale des Nations-Unies de leur autorité politique. L’épisode de « recherche d’une solution diplomatique » devient ainsi un simple passage obligé, avec, par exemple, la multiplication des envoyés spéciaux qui jouent un rôle préalable au fait militaire. Kofi Annan et Lakhdar Brahimi ont, de la sorte, tous deux jeté l’éponge de leurs médiations respectives à Damas, le premier ne manquant pas de souligner la « compétition destructive » entre grandes puissances.

Le jeu ainsi recomposé, on peut, à cet égard, presque s’étonner que la Russie ne soit pas intervenue plus tôt, comme la Turquie n’a pu à terme éviter de le faire ou de la même façon que le Hezbollah libanais ait naturellement rejoint l’exercice. Une exemplarité négative s’en suit et des interventions sud-sud (au Yémen par exemple) se multiplient, toujours au nom de « la sécurité », de « l’ordre » et de « la stabilité ».

Il demeure que l’évitement de la diplomatie n’est, en réalité suivi que de peu de résultats tangibles. Dans ce cas précis, l’opération américaine contre l’État islamique a été rapidement suivie d’annonces de succès l’an dernier, avant que l’organisation d’Abou Bakr al Baghdadi ne prenne Palmyre en Syrie et Ramadi en Irak, sans perdre Mossoul. De même, les positions de l’État Islamique auraient été « détruites de 40% » par l’action russe, avant que le groupe ne prenne contrôle dans ce même temps contrôle de la région autour d’Alep.

Au vrai, les dynamiques de néo-guerre froide enfantent logiquement des nouvelles guerres par procuration ou chaque puissance (autrefois « superpuissances », mais l’emphase est désormais réservée aux super-groupes non-étatiques) projette unilatéralement sa force à sa convenance et sur ses cibles, et ce sans contrôle international. Étrange, par ailleurs, et signe des temps, que cette diplomatie soit peu réclamée par les sociétés, au Nord comme au Sud, qui souvent approuvent – sondages à l’appui – la solution militaire, un peu comme si la diplomatie n’était même pas considérée comme une option viable.

S’impose donc le retour à la diplomatie, en Syrie et au-delà.

Tout à sa complexité – et elle est réelle – le dossier syrien ne peut réellement être réglé que par la diplomatie. Alternativement, une solution de force mènerait vers l’impunité (pour Bachar al Assad), l’illégalité (pour les groupes armés) ou l’échec programmé (pour l’interventionnisme étranger).


Photo : Nations-Unies

Photo: Lawrence of Arabia

Beyond Orientalism

Just as Orson Welles essentially invented cinematic language in one go in 1939 with Citizen Kane (completing that exercise the next year in The Magnificent Ambersons), Edward Said largely defined the contours of discourse critique of the Arabo-Islamic world in 1978 with his Orientalism – an exercise he, too, further refined later on in 1993 with Culture and Imperialism. A peculiar gift to Arab and Islamic studies Said’s was – not least coming not from a historian or a political scientist but from the literary theorist the Columbia professor of comparative literature was. For in the past forty or so years, no other overarching paradigm has come to equal such influence in this field.

To be certain, Said’s theoretical construct (also fleshed out in Covering Islam in 1981) is not without limits. Yet from Bernard Lewis immediately to Daniel Varisco recently, by way of Martin Kramer, many have attempted unsuccessfully to find fissures in Said’s scholarship. Said’s work transcended ‘MENA’ or ‘Muslim’ studies and came to constitute a pillar of post-colonial studies influencing many a rich production in Africa, Asia, and Eastern Europe with, notably, the likes of Achille Mbembe, Gyan Prakash, and Milica Bakić-Hayden finding inspiration in it.

‘Post-Orientalisms’, ‘neo-Orientalisms’, and ‘nesting Orientalisms’ have nonetheless inevitably kept us in the orbit of that 1978 founding text.

Enters Hamid Dabashi.

Impossible Reciprocity

Also teaching comparative literature at Columbia University…, Dabashi has already produced several key works (Authority in Islam; Brown Skin, White Masks; The End of Postcolonialism) that engage richly with the discussion opened by Said. His latest book opens, however, a dimension of this debate that takes it beyond the identification of the tenets, drivers, and mechanisms of Orientalism.

Can Non-Europeans Think? is a long-awaited new layer clinically tackling the question of bias and the absence of self-examination in knowledge production. If Orientalist (mis)representation of the (alleged) ways of the Orient served political purposes, which could and were replayed (colonialism, imperialism), it is because ownership of the standards was never questioned and by its bearers primarily.

Orientalism registered because of the impossible reciprocity underwriting it.

And it is precisely here that Dabashi digs, looking not so much for the structure of discourse but for the production of knowledge. Both are related to power but one has an immediate tactical purpose whereas the other functions on the strategic level. And indeed Dabashi turns the tables around next asking rather logically in the book’s introduction: “Can Europeans Read?”. In other words, genuine universality cannot emanate from provincialism, however powerful and self-sustaining. Rather, it comes from opening with humility to alternative intellectual traditions, not merely to assimilate them into that which we already know.

There is indeed life after Orientalism.


Photo: Lawrence of Arabia (1962)